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Lannelongue

Ch. Achard, la Revue Générale des Sciences Pures et Appliquées — 30 janvier 1912

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 6 avril 2011

Le Professeur Lannelongue, qui vient de s’éteindre à l’âge de soixante et onze ans, a tenu dans l’histoire de la Chirurgie contemporaine l’une des premières places, et l’on peut dire une place à part.

Né dans le Gers, à Castéra-Verduzan, fils d’un modeste praticien de campagne, qui d’abord ne le destinait pas à la profession paternelle, il se sentit attiré par une irrésistible vocation vers les études médicales. Rapidement, il conquit à Paris tous ses grades, au prix d’un labeur opiniâtre que ne rebutèrent point les difficultés matérielles rencontrées à ses débuts. Interne des hôpitaux, il obtint la médaille d’or et fut reçu docteur en 1867 avec une thèse restée classique sur la circulation du cœur. lieux ans plus tard, il conquit à vingt-neuf ans le double titre de chirurgien des hôpitaux et d’agrégé. En 1870, resté dans Paris assiégé, il prodigua son activité professionnelle aux ambulances, et fit un cours sur les plaies de guerre où se pressèrent de nombreux praticiens pour le plus grand profit de nos blessés.

Devenu titulaire d’un service hospitalier, il commença, pendant un bref séjour à Bicêtre, l’étude de quelques affections chirurgicales des vieillards, lorsque la vacance d’une place à l’ancien hôpital Sainte-Eugénie décida du reste de sa carrière en l’appelant d’une façon définitive à l’étude et à la pratique de la chirurgie infantile.

C’est là qu’il fit les plus considérables de ses travaux. Par de longues et minutieuses recherches sur ce terrain pour lui tout nouveau, il parvint à débrouiller la question, jusque-là des plus confuses, de la nature et des causes des affections osseuses décrites sous les noms d’ostéites, périostites, nécroses, caries, abcès aigus des os, abcès ossifluents. Il saisit le lien commun qui réunit par la même cause et le même processus anatomique les modalités diverses de l’ostéomyélite, depuis les formes aiguës, les plus fréquentes, Jusqu’aux formes prolongées ou chroniques, Ainsi, par ses propres observations, il édifia l’histoire clinique et anatomique de cette maladie, la plus personnelle de ses œuvres. Puis, étendant et complétant les recherches faites en AlIemagne par Volkmann et König, il put rattacher à la tuberculose une série d’affections osseuses et articulaires appelées caries, tumeurs blanches, abcès froids, s’appliquant à mettre en évidence leurs caractères histologiques, leur processus d’extension et de liquéfaction caséeuse. Il en déduisit le traitement rationnel de ces maladies, fondé sur la connaissance de leur cause et de leurs modalités anatomiques. Ces travaux sur l’ostéomyélite et sur la tuberculose osseuse constituent la partie de son œuvre la plus originale, et qui rapidement est devenue classique. Il avait rassemblé pour ces recherches une précieuse collection de pièces anatomiques que possède aujourd’hui le musée Dupuytren.

Ses travaux sur la syphilis héréditaire ont enrichi la science de notions utiles au diagnostic : il a notamment fait connaître certaines déformations des os (tibia Lanuelongue), ainsi que les rapports de l’hérédosyphilis avec la maladie osseuse de µPaget,

Lannelongue a beaucoup étudié les affections congénitales. Dans son Traité des kystes congénitaux, il a montré l’importance de l’enclavement des feuillets ecto et endodermique comme point de départ des kystes dermoïdes et mucoïdes, et mis en relief les rapports des kystes séreux avec les troubles du développement de l’appareil circulatoire et particulièrement des lymphatiques. Dans une série de mémoires, il s’efforça de rattacher la tératologie aux maladies fœtales, et fit voir le rôle des brides amniotiques dans la pathogénie de certains vices de conformation.

Toujours épris de ce qui se faisait de nouveau dans les sciences, dès les débuts de la microbiologie médicale, il convia Pasteur à venir chercher dans son service d’hôpital la cause infectieuse de l’ostéomyélite aiguë ; il en résulta la trouvaille, fort inattendue à cette époque, du même microbe que l’illustre savant venait de retirer déjà du furoncle et qui n’est autre, on l’apprit depuis, que le staphylocoque des suppurations communes. C’est aussi dans le service de Lannelongue que Pasteur, Inoculant le bulbe d’un enfant mort de rage, reconnut la virulence des centres nerveux, prélude d’une de ses plus admirables découvertes, et qu’il retira par surcroît, de la salive du petit malade, un microbe auréolé qu’on a pu identifier au pneumocoque lorsque, peu de temps après, Talamon et Fränkel l’eurent trouvé dans la pneumonie.

Plus tard, Lannelongue, poursuivant l’étude microbiologique des infections aiguës des os, compléta les recherches initiales de Pasteur en démontrant l’existence, d’ostéomyélites à streptocoques et pneumocoques. Il fit, d’ailleurs, d’autres recherches de microbiologie, notamment sur les infections provoquées par le Proteus.

En 1895, dès l’annonce de la découverte de Rœntgen, il s’appliqua pendant de longues journées, dans son service d’hôpital, à l’aide d’instruments encore bien imparfaits, à rechercher les applications chirurgicales de cette nouvelle et merveilleuse méthode d’exploration.

Dans la dernière partie de sa carrière, il avait voulu s’attaquer au difficile problème du traitement spécifique de la tuberculose. S’il ne put réaliser tous ses désirs, il apporta, du moins, des faits expérimentaux qui réformèrent les idées devenues courantes depuis Max Schüller sur les rapports du traumatisme avec la tuberculose et qui précisèrent les conditions d’aggravatlon de la maladie, comme le travail musculaire, l’insuffisance de nourriture, les divers régimes, les variations thermiques.

Si Lannelongue prit une part des plus actives au mouvement scientifique de son temps, il se distingua, par ses tendances propres, de la plupart des chirurgiens de notre époque. Tandis que ceux-ci devenaient de plus en plus opérateurs et s’appliquaient à perfectionner leur technique, Lannelongue se sentait peu de goût pour cette partie de son art. Non qu’il manquât de hardiesse ou de décision, car il n’hésitait pas à proposer et pratiquer des opérations neuves, délicates et même audacieuses. Ses tentatives de traitement de certaines affections de l’encéphale par la craniectomie, la cure qu’il fit avec succès de l’ectopie congénitale du cœur, la, greffe thyroïdienne qu’il conçut et exécuta pour traiter le myxœdème en sont des preuves éclatantes. Mais il préféra toujours à la pratique opératoire l’examen clinique des malades et l’étude scientifique des maladies, vers lesquels l’attiraient son goût de la recherche, ses dons remarquables d’observation fine et pénétrante et les aptitudes synthétiques de son esprit.

Il aimait à faire sur le malade ce qu’il appelait l’anatomie biologique, et trouvait, dans les modifications pathologiques de la forme et des rapports des organes vivants et agissants, des éléments de diagnostic de première valeur. Il excellait dans l’interrogatoire si malaisé des enfants et reconstituait avec un art consommé leur passé morbide, il l’aide de leurs réponses et des indices de toute sorte qu’il savait découvrir sur les petits sujets en les examinant, à la lettre, de la tête aux pieds. Son volume de Leçons de clinique chirurgicale contient maints exemples du soin minutieux et de la sûreté de jugement qu’il apportait dans ses investigations.

C’est dans la clinique surtout qu’il fut un maître incomparable et l’on doit regretter qu’une chaire de clinique chirurgicale infantile n’eût pas été, en temps voulu, mise à sa disposition : il l’eût illustrée avec éclat. Mais, lorsque cette chaire fut créée à la Faculté, il ne se sentit plus assez jeune pour l’occuper de la façon qu’il eut souhaité. Déjà il avait eu la sagesse de ne point échanger, son tour venu, la chaire de pathologie externe qu’il occupait depuis 1884 contre une chaire de clinique générale, laissant à de plus jeunes l’avantage, d’ordinaire fort apprécié, d’entrer directement à la Faculté par la clinique, sans faire le stage habituel dans l’enseignement, théorique.

La politique avait attiré Lannelongue dès sa jeunesse et lui avait valu l’amitié de Gambetta. Député en 1893, puis sénateur du Gers, il combattit avec ardeur au Parlement deux fléaux redoutables pour notre pays : l’alcoolisme et la dépopulation. En dénonçant devant la Chambre les progrès du premier, il ne craignit pas — exemple rare et peut-être unique — de sacrifier son siège de député d’un département viticole. Contre le second, il proposa au Sénat toute une série de mesures intéressantes et nouvelles, déduites des observations qu’il avait faites dans les contrées les plus prolifiques de l’Asie, au cours d’un voyage autour du monde. De ce voyage, entrepris à soixante-huit ans et qui hâta sa fin, il a laissé une narration des plus attachantes, qui témoigne à la fois de sa finesse d’observation, de la vivacité de son esprit, de la sûreté de son jugement et de son perpétuel désir d’apprendre.

Uni pendant de longues années à une femme qu’il qualifiait très heureusement de « fée bienfaisante » et qui mettait une grande fortune au service d’un grand cœur, il pouvait faire le bien et le fit largement. L’Association générale des médecins de France, qu’il présida longtemps, lui doit plusieurs dons importants. Il fonda divers prix en faveur de veuves de médecins et d’étudiants pauvres. Il patronna certaines œuvres de bienfaisance. Il institua pour les chirurgiens de tous pays une médaille quinquennale, décernée pour la première fois à Horsley. Par ses dernières volontés, il a chargé ses légataires de créer une œuvre importante, utile à la science et à l’humanité. Quelques jours avant sa mort, il faisait à l’État la donation d’un musée artistique qu’il installait dans son pays pour l’instruction populaire et dans lequel il avait l’assemblé les reproductions les plus judicieusement choisies des œuvres d’art de tous les temps.

Au cours d’une carrière où son activité se dépensa, voire même se dispersa sur les sujets les plus divers, il reçut de nombreuses marques de la haute estime en laquelle était tenu son mérite. Il présida la Société de Chirurgie, la Société de Pédiatrie, le Congrès international de Médecine de 1900. L’Académie des Sciences l’avait élu en 1895. L’Académie de Médecine, à laquelle il appartenait depuis 1883, l’avait pour président quand la mort le frappa. Il était commandeur de la Légion d’honneur et dignitaire de nombreux ordres étrangers. Mais s’il ne futpas insensible à tous ces honneurs, il n’en fit pas la principale ambition de sa vie, et même, à mesure qu’il les recevait ; il y trouvait de nouveaux aliments à son besoin d’agir.

L’énergie, l’intelligence, la bonté se peignaient sur son visage aux traits forts, aux yeux étincelants et doux tout à la fois. Ces qualités maîtresses lui valurent cette longue suite de succès, exemple réconfortant de l’ascension promise aux humbles d’élite. Ainsi la vie lui fut douce et la mort ne lui fut pas cruelle. Son œuvre scientifique et philanthropique gardera son nom de l’oubli. Ses élèves, ses amis, tous ceux, petits ou grands, auxquels il fut utile et secourable, ne perdront fe souvenir ni de sa science ni de sa bonté.

Ch. Achard, Professeur de la Faculté de Médecine de Paris.

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