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« La biologie ». Texte inédit de Lamarck présenté par Pierre-P. Grassé

La Revue Scientifique — juin-juillet 1944

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 9 août 2017


En vue de la commémoration du deuxième centenaire de la naissance du Chevalier de Lamarck, nous tirerons de l’oubli une œuvre de l’illustre naturaliste restée inédite, Il s’agit d’un manuscrit long de 25 pages couvertes d’une belle et sereine écriture, et intitulé « Biologie ». Bien qu’il figure depuis 1912 au catalogue de la Bibliothèque du Muséum, personne n’y a fait allusion [1].

Ce n’est pourtant pas un travail qui laisse indifférent, car il constitue en quelque sorte l’acte de naissance d’une science qui connait de nos jours un prodigieux développement, la Biologie. Un peu d’histoire en montrera tout l’intérêt.

Il est malaisé de dire à qui revient la paternité du mot « Biologie » , Lamarck et Treviranus peuvent se la disputer, puisque, la même année, ils emploient ce terme dans leurs écrits.

Gottfried-Reinhold Treviranus publia en 1802, à Göttigen, un grand ouvrage fort de 6 volumes, ayant pour titre : Biologie oder Philosophie der lebendecn Natur für Natürforcher und Ärzle. Il ne se bornait point à forger un mot nouveau, mais prétendait créer une science, indépendante de la Médecine et de l’Histoire Naturelle, dont l’objet serait d’étudier la vie sous ses formes et ses manifestations diverses, de découvrir les conditions et les lois qui en régissent l’existence et l’activité, L’œuvre de Treviranus ne répond pas à ce progamme grandiose, elle expose, sans grande originalité, la systématique des plantes et des animaux connus alors.

Dans l’Hydrogéologie, en 1802, Lamarck use pour la première fois du mot BIOLOGIE, lorsqu’il partage la Physique terrestre en trois parties dont la première doit comprendre la théorie de l’Atmosphère, la Météorologie ; la seconde, celle de la croûte externe du globe, l’Hydrogéologie ; la troisième, enfin, celle des corps vivants, la Biologie.

Exposant les motifs de ses « Recherches sur l’organisation de corps vivants » (1802), Lamarck déclare : « je fus déterminé à étendre cet ouvrage en y employant des matériaux que je réservais pour ma Biologie ; parce que, considérant que je suis extrêmement surchargé de travail relatif aux sciences physiques et naturelles, et remarquant néanmoins que ma santé et mes forces sont considérablement affaiblies, j’ai craint de ne pouvoir exécuter ma Biologie, à laquelle je ne projette de mettre la dernière main, qu’après avoir publié mes observations sur la Météorologie, qui feront le complément de ma Physique terrestre ». Dans le corps de l’ouvrage, il se contredit et exprime le dessein de réserver pour sa Biologie l’exposé de ses conceptions sur la nature vivante. L’année suivante, dans son discours d’ouverture de l’An XI, il revient à son projet. » Or, je compte prouver dans ma Biologie que la nature possède dans ses facultés, tout ce qui est nécessaire pour avoir pu produire elle-même ce que nous admirons en elle ; et à se sujet, j’entrerai alors dans les détails suffisants qu’ici je suis forcé de supprimer. »

Mais dans l’avertissement de la Philosophie zoologique (1809), il change de nouveau d’avis et écrit : « j’ai fait usage des principaux matériaux que je rassemblais pour un ouvrage projeté sur les corps vivants, sous le titre de Biologie, ouvrage qui, de ma part, restera sans exécution. »

Lamarck, six ans plus tard, fait encore allusion à la Biologie dans l’admirable introduction à l’Histoire Naturelle des Animaux sans vertèbres. « Les corps vivants offrent en eux et dans les phénomènes divers qu’ils présentent, les matériaux d’une science particulière qui n’a même pas de nom (sic), dont j’ai proposé quelques bases dans ma Philosophie zoologique et à laquelle je donnerai le nom de Biologie ». Lamarck n’oublie-t-il pas ici que treize ans plus tôt, il avait nommé cette nouvelle science et lui avait assigné son objet : « elle comprend tout ce qui a rapport aux corps vivants et particulièrement à leur organisation, à ses développements, à sa composition croissante avec l’exercice prolongé des mouvements de la vie, à sa tendance à créer des organes spéciaux, à les isoler, à en centraliser l’action dans un foyer, etc... »

Ainsi Lamarck, à plusieurs reprises, a conçu le dessein de faire un livre qui, consacré aux phénomènes les plus généraux de la nature vivante, devait poser les fondements d’une science nouvelle. Reculant devant la difficulté ou absorbé par des travaux plus pressants, il n’a pas réalisé l’œuvre projetée ou plus exactement ne l’a qu’ébauchée, car c’est précisément les fragments de cette Biologie que nous présentons ici-même.

On ne peut préciser l’époque de leur rédaction, sur la couverture du manuscrit, à gauche du titre, Lamarck a porté l’indication " dû à d’ALBRÉ, le 4 mai 1812... ». Cette date correspond-elle à l’époque où fut écrit le manuscrit, ou bien a-t-elle été ajoutée plus tard ? Nous inclinons vers la première hypothèse, et il semble que notre texte ait été écrit entre 1809, année de la publication de la Philosophie zoologique, et 1815, année où parut le premier volume de l’Histoire naturelle des animaux sans vertèbres.

Lamarck exprime dans ces fragments des idées qu’il a développées dans d’autres ouvrages, mais nulle part il n’expose avec plus de clarté sa conception sur la nature des êtres vivants et sur la vie elle-même. Si nous ne le savions pas déiste fervent, nous pourrions, à la lecture des pages qui suivent, le croire matérialiste intransigeant.

Il divise la nature en deux règnes : celui des corps bruts et celui des corps vivants : entre les deux ne se place aucun intermédiaire. Il prend même le soin de préciser que s’il existe autre chose que ces corps, « ces objets ne peuvent nous être connus ». Dans ces conceptions, on reconnaît, bien souvent, t’influence du sensualisme de Condillac.

Soucieux d’expliquer la genèse des êtres organisés par le seul jeu de forces naturelles, Lamarck tient la génération spontanée pour une nécessité théorique. Il répudie toute idée de fluide vital, d’essence vitale. Selon lui, la vie résulte des changements continuels que subissent l’état et la nature des êtres organisés. L’arrêt de ces changements conduit l’être à sa mort.

Lamarck a, sur les propriétés fondamentales des corps vivants, une opinion qui ne diffère guère de la nôtre. Il a parfaitement compris que rien ne caractérise mieux l’être organisé que les facultés de développement et d’accroissement, de régénération et de reproduction.

En revanche, les conceptions anatomiques de Lamarck sont périmées. La distinction entre parties contenantes et parties contenues qui, à ses yeux, était fondamentale, parait dépourvue d’intérêt, et n’a assurément aidé en rien le progrès des sciences naturelle.

Si, dans les pages qui suivent , Lamarck côtoie souvent la vérité, c’est à ses convictions transformistes qu’il le doit. Son interprétation de la nature s’inspire toujours du grand principe évolutionniste. Grâce à la lumière que répand celui-ci, il peut aller d’un pas assuré dans un chemin qui, pour les tenants du créationnisme fixiste, fussent-ils du rang de Cuvier, demeure enveloppé de ténèbres et dangereusement coupé des fondrières.

Biologie ou Considérations sur la nature, les facultés, les développements et l’origine des corps vivants

Discours Préliminaire

Dans lequel, après l’exposition au début de quelques idées philosophiques relatives au sujet, j’exposerai le but de cet ouvrage, et j’annoncerai tout ce que je me propose d’y établir, en y procédant par l’analyse. Considérant d’abord les grandes masses, faisant succéder ensuite graduellement les masses subordonnées, indiquant à la fin sur la totalité de ces sujets connus les conséquences que j’y aperçois ; enfin en passant ainsi du connu à l’inconnu établissant toutes mes vues sur l’origine et la formation successive de tous les corps vivants connus et des facultés de chacun d’eux.

Annoncer à la fin du discours préliminaire les divisions de l’ouvrage.

Divisions de l’ouvrage

1° généralités sur les corps vivants : définition, caractères et facultés générales de ces corps, définition de la vie, objet des organes.
2° division des corps vivants en végétaux et en animaux. les différences qui caractérisent les êtres de chacun de ces 2 Règnes. ce qu’on observe de part et d’autre relativement il la Composition Croissante de l’organisation, le plan de la nature le même de part et d’autre pour développer l’organisation et pour reproduire les individus.
3° histoire naturelle des végétaux.
4° histoire naturelle des animaux. tout ce qui est relatif à leur intelligence.
5° Conséquences générales obtenues des faits exposés dans les 4 premières parties de l’ouvrage, renfermant toutes les vues de l’auteur et la conclusion ou les Résultats de ses Recherches sur les espèces, sur les Variétés.

***

Rechercher quelle est l’origine des corps vivants et quelles sont les Causes principales de la diversité de ces corps, des développements de leur organisation et de leurs facultés : c’est sans doute l’objet le plus vaste et le plus important que l’on puisse embrasser dans l’étude de la nature : mais aussi ce problème est de tous ceux que l’homme puisse se proposer, celui qui est sans contredit le plus difficile à résoudre.

Il était beaucoup plus aisé pour l’homme de déterminer le Cours des astres observés dans l’espace, et de reconnaître la distance, la grosseur, les masses et les mouvements des planètes qui appartiennent au système de notre soleil, que de résoudre le problème relatif aux corps vivants. Pour obtenir la solution du problème qui concerne les astres, il fallait découvrir cette loi universelle ou plutôt ce fait général et constant qu’on nomme attraction ou pesanteur universelle, qui a fourni toutes les lumières dont on avait besoin, et l’on sait que le génie sublime de Newton sut saisir ce grand fait et en faire une démonstration évidente. Aussi maintenant nos connaissances en Astronomie sont-elles très avancées : tandis que celles qui Concernent le développement de l’organisation et des facultés des corps vivants le sont encore très peu, quelque grand que soit l’intérêt qui doit exciter nos recherches à cet égard.

Peut-être la solution de ce dernier et Important problème tient-elle à la connaissance d’une seule loi générale qu’à force d’observations et d’attention l’homme parviendra quelque jour à découvrir. Qui est-ce qui peut assurer que jamais on ne pénétrera ce mystère ?

Ce grand sujet a fait depuis longtemps l’objet de ma pensée et de mes méditations. Il a dirigé toutes me observations dans l’étude des diverses branches de la physique et de l’histoire naturelle auxquelles je me suis appliqué : il m’a guidé dans toutes mes recherches ; et quoique je sois peut-être infiniment loin du but qu’il fallait atteindre, je crois utile de Consigner maintenant les résultats que j’ai aperçus.

La route que j’ai suivie dans mes recherches sera précisément la même que celle qui me guidera dans l’exposition de ce que je me propose de faire Connaître par cet ouvrage. Elle est la seule qui puisse me faire atteindre le but auquel j’ai en vue d’arriver.

S’il n’eût été question que de présenter avec beaucoup de méthode et dans un ordre convenable des principes reconnus, mais épars dans différents ouvrages, et d’en former une théorie simple, féconde, et partout liée dans ses parties ; j’aurais débuté dans cet ouvrage par l’exposition des principes les plus généraux ; je serais ensuite descendu de ceux-ci aux lois particulières qui en dérivent, et j’aurais terminé l’ouvrage par la citation des faits et des observations qui font la preuve de la théorie, j’avoue que ce plan m’eût infiniment plu dans son exécution.

Mais ayant à combattre une prévention générale et des plus anciennes ; ayant à détruire des préjugés invétérés et continuellement entretenus par l’intérêt de ceux qui en tirent avantage ; enfin ayant à établir des considérations tout fait nouvelles et qui renversent les systèmes les plus accrédités, je n’aurais obtenu aucune attention, et je me serais exposé à manquer le but auquel je veux atteindre.

Ainsi, voulant forcer la conviction, puisque j’en ai trouvé les moyens ; ramener l’homme en quelque sorte malgré lui à des vérités qu’il a méconnues et dont la connaissance ne pourra que lui être avantageuse ; en un mot voulant démontrer d’une manière incontestable et avec une force victorieuse de toute objection, l’origine des corps vivants, ainsi que celle des facultés dont chacun d’eux est en possession selon son espèce, je vais commencer par établir les faits recueillis et bien constatés par l’observation. Je les présenterai dans l’ordre que je crois le plus propre à les faire convenablement envisager, et à faire apercevoir leurs causes générales et particulières.

Livre Premier : Des corps vivants en général

Quels sont ces corps ? quelle est leur nature, leur caractère, etc ..... de quoi sont essentiellement Composés les corps vivants ? qu’est-ce que la vie ? qu’est-ce que la mort ? que sont les organes ? qu’est-ce que le mouvement organique ou vital ? quel est essentiellement le produit des fonctions des organes ? les corps vivants forment eux-mêmes la substance de leur propre corps.

Considérations générales

Pour l’homme qui observe et étudie la nature, la considération des matières et des corps qu’il aperçoit fait uniquement l’objet de son attention et de ses recherches.

Par suite de cette considération suivie avec constance, il acquiert la connaissance de beaucoup de faits ; il s’en forme des idées et les multiplie à l’infini. Et bientôt il en obtient des connaissances sur les qualités générales et particulières des corps, sur leurs distinctions, leurs rapports, leurs actions réciproques, etc... Enfin il en obtient des idées, non absolues mais relatives, du mouvement, de l’étendue, de l’espace, et de la durée.

Il remarque qu’il existe dans la nature deux sortes de corps infiniment distinguées l’une de l’autre, que ces 2 sortes de corps se partagent généralement tout les corps qui lui sont perceptibles, et qu’elles Constituent deux règnes primordiaux, qu’il importe de ne jamais confondre.

Les uns sont essentiellement des corps bruts, sans organisation et sans vie réelles : tandis que les autres sont des corps organisés complètement, quoique d’une manière quelconque, et doués de la vie, c’est-à-dire ayant certaines de leurs parties internes plus ou moins en mouvement, ce qui constitue leur vie active [2].

Pour l’homme il n’y a donc dans la nature que des corps bruts et des corps vivants : tout ce qu’il y observe ou ce qu’il peut y apercevoir se rapporte nécessairement soit aux premiers soit aux seconds de ces corps. Et il n’y rencontre aucun corps intermédiaire. Voilà ce qui est certain. Et ce qui est en effet bien reconnu.

S’il existe quelqu’autre chose que des corps, ces objets ne peuvent lui être connus, tout ce que l’imagination peut lui suggérer à cet égard est sans base et ne peut lui procurer aucune Connaissance solide.

La Considération des corps bruts, dont les masses que nous observons ou que nous pouvons apercevoir se présentent à nous soit sous l’état solide, soit sous l’état liquide, soit enfin sous l’état aériforme ou de fluide invisible, n’étant nullement l’objet de cet ouvrage, nous allons passer de suite à ce qui concerne les corps vivants.

Un corps vivant est un corps naturel borné dans sa durée, organisé dans ses parties au moins dans les principales, possédant ce qu’on nomme la vie, et assujetti nécessairement à la perdre, c’est-à-dire à subir la mort qui est le terme de son existence.

Ce corps, dont la forme est circonscrite et déterminable, constitue un individu semblable à ceux de son espèce.

Il est Composé de plusieurs sortes (de deux sortes au moins) de parties qui agissent et réagissent les une sur les autres, et dont Certaines d’entre elles sont tenue plus ou moins en mouvement, soit par les suites de leur action et de la réaction des autres, soit par une cause extérieure.

Les parties de ce corps subissent des changement continuels dans leur état et dans leur nature, par l’effet immédiate, des mouvements qui s’exécutent entre elles, de leurs actions réciproques, et des suites des changements qu’elles éprouvent.

On donne, en général, le nom de mouvement organique ou vital à l’ensemble des mouvements essentiel qui s’opèrent dans les parties d’un corps qui possède de la vie et qui en jouit positivement.

Tout corps vivant commence ou nait après avoir été formé soit immédiatement par la nature [3], soit par un acte de reproduction opéré par un seul individu ou par le concours de deux individus de son espèce.

Il se développe ensuite et conserve pendant un temps limité son existence, par le concours essentiel de la nutrition et d’une influence favorable des milieux environnants.

Lorsque le cours naturel des développements de son organisation n’a essuyé aucun dérangement, il devient propre à reproduire son semblable, on le considère alors Comme étant dans l’état de développement parfait dont les individus de son espèce sont susceptibles.

Enfin lorsque le mouvement organique, qui constituait sa vie active, cesse entièrement par suite soit d’un dérangement survenu dans son organisation soit de l’acquisition d’un état de choses dans cette organisation, qui ne permet plus l’exécution de ce mouvement, la vie de cet individu est terminée, et l’instant Ou s’exécute cet acte de la nature, est pour ce même individu celui de sa mort.

L’instant ou un corps organisé perd la vie n’est pas indivisible, c’est-à-dire n’est pas subit, la vie s’éteint par degrés et successivement dans différents organes. Cette remarque mérite de l’attention, parce qu’elle devient la preuve de plusieurs propositions que j’établirai bientôt.

Aucun corps vivant n’a été formé par juxtaposition, comme la plupart des masses des matières minérales, c’est-à-dire n’a été produit par l’apposition externe et successive de particules agrégées en masse à l’aide de circonstances favorables et de l’attraction : mais après avoir été formé, soit par un acte directe de vivification de la part de la nature (..), soit par un acte de reproduction d’individus de son espèce : il s’est ensuite développé et accru par intus-susception. C’est-à-dire par l’introduction, le transport et l’apposition interne de molécules préparées, appropriées, charriées et déposée entre ses parties.

De ce mode, dit intus-susception, qui est exclusivement celui de la formation de tout corps vivant, sont résultés : 1° les développements successifs des parties qui composent chacun de ces corps, 2° la formation immédiate de leur substance propre, 3° les réparations à leurs pertes, 4° enfin la Cause de l’induration et de la constriction croissantes de ses parties, qui amènent à la fin l’impossibilité d’exécution du mouvement organique et par conséquent la mort de l’individu.

Des parties qui constituent essentiellement les corps vivants

Pour parvenir à connaître quelle est essentiellement La nature générale d’un corps vivant quelconque, il est nécessaire avant tout de déterminer par l’observation qu’elles sont les parties essentielles à l’existence d’un pareil corps, quelle que soit sa nature particulière.

À cet égard l’observation nous montre la considération suivante comme offrant l’expression d’un fait général, constant et qui ne soufre d’exception nulle part.

Le corps de tout être vivant est essentiellement composé de deux sortes de parties. Savoir :

1° Des parties concrètes, contenantes et organiques. Elles sont ou toutes molles, ou les unes molles et les autres de consistance solide.

2° Des parties fluides, contenues et inorganiques, elles sont les unes visibles et contenues dans des canaux particuliers on dans diverses sortes de cavités, et les autres invisibles, pénétrantes, ne formant point de canaux propres pour les contenir.

Ces deux sortes de parties sont tellement essentielles à l’existence de tout corps vivant, qu’il n’en est aucun en qui l’on ne puisse démontrer leur présence et leur concours dans tous les actes d’organisation de ce corps, tant qu’il est doué d’une vie active.

Jetons d’abord un coup d’œil rapide sur la nature générale de ces deux sortes de parties, afin de nous mettre en état par la suite d’apercevoir les influence qu’elles ont les unes sur les autres dans les principaux actes de l’organisation et de la vie.

Des parties fluides et contenues, essentielles à tout corps vivant s’il est certain et bien constaté par l’observation que tout corps vivant offre essentiellement dans sa masse un assemblage de deux sortes de parties : savoir de parties concrètes et contenantes, et de parties fluides contenues : nous allons voir qu’il est aussi de toute évidence que les fluides Contenus essentiels à tout Corps vivants, sont nécessairement de plusieurs sortes, et qu’il en existe au moins de deux sortes particulières.

Nous verrons en effet que chaque corps vivant Contient dans ses parties Concrètes un ou plusieurs fluides visibles, renfermés dans des Canaux particuliers ou dans diverses sortes de Cavités. Ces fluides visibles ont été déjà suffisamment observés ou remarqués, pour que leur existence dans tout corps qui jouit de la vie, puisse exciter le moindre doute.

Mais nous, errons en outre que chaque corps vivant Contient nécessairement des fluides invisibles, subtils, non renfermés dans des Cavités propres et distinctes, ni dans des vaisseaux particuliers perceptibles ; que ces fluides invisibles pénètrent dans toutes ou dans certaines de ses parties, y acquièrent des modifications relatives à l’espèce de corps dont ils font partie, et que recevant eux-mêmes l’influence des fluides subtils des milieux environnants, c’est eux qui excitent et qui entretiennent dans l’individu qui les possède, le mouvement organique ou vital, et par suite celui des fluides essentiels visible.

Des parties concrètes et contenantes, essentielles à tout corps vivant.

Si l’on examine avec attention qu’elle est l’origine et la base réelle des parties concrètes et contenante des corps vivants, l’on se convaincra que c’est constamment et partout un tissu celluleux ou vésiculeux qui fut d’abord de Consistance gélatineuse, qui devient ensuite plus décidément membraneux, et qui fournit, par l’influence des fluides qui se meuvent dans les parties, les cavités, les vaisseaux et les organes de tous les genres.

En effet plus on approfondira cette considération, en y rapportant les observations et les faits connus, plus on sera convaincu que le tissu celluleux est en quelque Sorte la matrice qui reçoit tous les modes d’organisation, et que c’est dans son sein que toute espèce d’organe a été formé ou s’est développé.

Ce tissu constitue en totalité les organisations le plus simples et dans celles qui sont plus composées, on le rencontre enveloppant toutes les parties, leur servant de lien et communiquant partout.

Comme il est composé d’expansions membraneuses ou de lames qui se croisent et s’entrelacent en divers sens, on peut présumer qu’il est formé de molécules intégrantes infiniment petites, d’une nature quelconque, d’une Consistance variable, et cohérentes entr’elles par l’intermède d’un gluten qui les unit.

Dans leur union, ces molécules intégrantes ou essentielles sont disposées à coté les unes des autres sur un même plan, formant ce qu’on nomme une membrane ; et il y a lieu de croire qu’elles ne sont jamais placées en série simple et linéaire pour former ce qu’on appelle une fibre.

Il me parait en effet très vraisemblable que dans le tissu des corps vivants, les fibres qu’on y observe n’en sont jamais des parties primaires : car dans les corps vivants les pins simples, il Il’y a pas de véritables fibre, et je pense qu’on n’en saurait trouver dans le embryons récemment fécondés des autres corps vivants.

Les fibres que nous distinguons dans les corps vivants, quelques nombreuses et dans quelque lieu ou quelque situation qu’elles soient, ne me paraissent être que d’anciens vaisseaux affaissés, resserrés, qui n’ont plus de cavité et qui ont cessés de servir de conduites.

Si cela est, les membranes sont donc antérieure aux fibres dans le tissu des corps vivants, et dans tous ceux de ces corps ou aucune sorte de vaisseau n’a existé, on ne doit donc jamais y trouver de véritables fibres. C’est ce qui a effectivement lieu dans les corps vivants les plus simples ; car on chercherait en vain soit dans un polype soit dans un champignon.

Ainsi, toutes les observations sur cet objet concourent à prouver 1° que dans leur origine, les corps vivants n’ont été chacun qu’une masse de tissu cellulaire ou utriculaire, dépourvue de tout élément d’organisation dans ceux en qui la nature crée directement l’ébauche de la vie, mais munie des premiers linéaments du mode d’organisation de l’espèce dans toutes autres ; 2° que dans ces masses de tissu cellulaire, des fluides Contenus y ont été mis en mouvement, se sont frayés des passages, ou ont ouverts et étendus ceux qui s’y trouvaient ébauchés ; enfin qu’ils y ont agrandi les communications, allongé les Cellules, affaissé et comprimé latéralement les cloisons qui les divisaient, et que ces fluides ont formé peu à peu les cavités de tous les genres et les conduits divers que nous Connaissons sous le nom de vaisseaux.

Le tissu de ces masses organisées, par l’action de fluides qu’il contient et par les suites de leurs mouvements, éprouve sans cesse des changements qui causent en lui des pertes, c’est-à-dire des soustractions et des dissipations de parties et conséquemment qui tendent à l’appauvrir ou même à le détruire Complètement, mais aussi nous verrons que la nutrition, la première des fonctions organiques de tout corps vivant, répare sans cesse les pertes et les dommages que soufre ce tissu : nous verrons en outre que pendant un temps limité la nutrition fait plus encore, car elle fournit à l’extension des membranes, à la multiplication des Cellules et à l’allongement des vaisseaux, d’où résultent les développements et l’accroissement de toutes les parties intérieures de l’individu et par suite son accroissement général.

Cette faculté de développement et d’accroissement de toutes les parties du tissu d’un corps vivant, est après la nutrition dont elle émane, la plus générale des facultés organiques. C’est la seconde des facultés de la vie, elle est régénérative, plus ou moins Complètement des parties lésées ou tronquées, et c’est elle qui est la source de la faculté de reproduction quelqu’en soit le mode, mais elle varie d’intensité dans chaque individu pendant le Cours de sa vie.

Livre Second : Comparaison générale des corps vivants entre eux.

  1. L’examen des différences générales entre les corps vivants connus, d’où naîtra la division de ces corps en végétaux et en animaux.
  2. Comparaison des fonctions organiques des unes avec celles des autres.
  3. Distinction du moteur immédiat du mouvement organique dans les unes d’avec celui qui l’est dans les autres.
  4. Le plan de la nature, quoique diversifié ou modifié. est essentiellement le même de part et d’autre, pour développer l’organisation, conserver et reproduire les individus.
  5. Ce que l’on observe de part et d’autre, relativement à la composition croissante de l’organisation de ces êtres.
  6. Existence de part et d’autre d’une série de masses ou de grandes familles formant une échelle ou une chaîne graduée et naturelle sous la considération de la complication de l’organisation.

[1Lorsque Landrieu publia en 1909, son étude si consciencieuse sur « Lamarck le fondateur du transformisme ». le manuscrit en question n’était pas encore classé et il n’en eu pas connaissance. Roule (1927), dans un livre tout entier consacré à Lamarck, ne fait nulle part allusion aux inédits que possède la bibliothèque du Muséum.

[2on verra que la vie sans cesser d’exister dans un corps, peut être suspendue au point qu’il y a cessation Complète de tout mouvement organique ou vital, mais tant que l’intégrité de l’organisation n’est pas détruite, ce corps n’a point subi la mort, et ne peut être encore rangé parmi les corps bruts.

Lorsqu’un corps vivant vient de subir la mort, quoique l’on puisse encore reconnaître en lui les traces ou les restes de l’organisation qu’il a possédé, cette organisation n’ayant plus son intégrité puisqu’elle n’est plus propre à l’exécution du mouvement organique, ce corps rentre dès lors dans le domaine des corps bruts ; il est soumis à leurs lois, et il subit par l’effet de ces lois des changements dans ses parties qui effacent graduellement les traces de l’organisation qui a existé en lui.

[3on verra dans le cours de cet ouvrage que la nature, c’est-à-dire que l’état des choses qui existent, a la faculté de créer directement la vie dans des masses de matières appropriées, et qu’il était nécessaire que cela soit ainsi, pour que les corps vivants connus aient pu se former naturellement.