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Peter Guthrie Tait (1831-1901)

Lucien Poincaré, La Revue Générale des Sciences Pures et Appliquées — 15 septembre 1901

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 13 mars 2011

Le monde savant vient de perdre l’un des esprits les plus originaux parmi ceux qui ont le mieux contribué aux progrès des Sciences physiques et de la Philosophie naturelle : le Professeur Tait, qui, par suite de l’affaiblissement de sa sauté, avait dû, il y a quelques mois, abandonner la chaire de l’Université d’Édimbourg qu’il avait occupée sans interruption durant une quarantaine d’années, et autour de laquelle plus de 10.000 élèves étaient venus, pendant ce temps, entendre ses leçons solides et brillantes, s’est éteint doucement le 4 juillet dernier.

L’histoire de sa vie est des plus simples : Il naquit à Dalkeith, le 18 avril 1831 ; il fit de brillantes études à Dalkeilh d’abord, à Édimbourg et à Cambridge ensuite ; ses succès scolaires et ses triomphes dans les exercices physiques ne son t pas oubliés à l’Université de Cambridge. Il fut nommé professeur au Collège royal de Belfast en 1854, et il obtint en 1860 la chaire de Physique d’Édimbourg, contre un compétiteur qui était déjà l’un de ses meilleurs camarades de jeunesse et qui devint son plus intime ami, l’illustre Clerk Maxwell ; il a d’ailleurs consacré à la vie et à l’œuvre de son ami une notice émue et pleine d’aperçus scientifiques remarquables.

Une telle amitié exerça sur la vie intellectuelle de Tait la plus profonde et la ’plus heureuse influence, et l’on peut penser que, pareillement, Maxwell, dont le génie, plus profond peut-être que celui de son ami, se serait sans doute développé même dans l’isolement, a cependant, lui aussi, beaucoup gagné dans le commerce d’un esprit aussi original et aussi hardi que celui de Tait. Aussi bien, la correspondance échangée entre ces deux grands physiciens est pieusement conservée ; elle sera intégralement publiée quelque jour et elle nous fournira certainement de précieux renseignements.

Au début de sa carrière, Tait rencontra aussi deux hommes qui furent ses collègues à Belfast, et dont on retrouve aisément l’influence dans quelques-uns de ses travaux. D’une part, il se lia avec le physicien et chimiste Andrews ; ils collaborèrent, dès 1856, à des recherches sur l’ozone ; Andrews lui donna le goût de l’expérience claire et précise et l’initia à ses admirables découvertes relatives à la continuité des états liquide et gazeux, Tait s’intéressa d’ailleurs toujours d’une façon spéciale à ces questions si importantes, et c’est ainsi qu’il suivait avec le plus grand soin les travaux de notre compatriote M. Amagat, pour qui il professait une estime toute particulière. Le mathématicien Hamilton, l’inventeur de la théorie des quaternions, fut, d’autre part, celui des professeurs de Belfast qui séduisit Je plus l’esprit de Tait par son originalité ; il fut très frappé par l’élégance et la commodité des symboles imaginés par son collègue : il se considéra comme le champion de la nouvelle théorie et fit, dans ses travaux personnels, grand usage des quaternions ; il a publié, en 1867, un Traité des Quaternions, qui a rendu d’incontestables services, Peut-être doit-on estimer, avec de bons esprits, que Tait attribuait une importance exagérée à un mode de représentation que son intelligence parfois un peu paradoxale voulait rattacher à des idées philosophiques et à des principes contestables, mais l’on ne saurait nier qu’à un moment où la notion de grandeur dirigée prenait, en divers chapitres de la Physique, une importance capitale, les nouveaux procédés pouvaient servir à simplifier considérablement les calculs.

L’œuvre qui contribua le plus à rendre le nom de Tait véritablement célèbre est, sans aucun doute, le traité de Philosophie naturelle qu’il publia en 1867, en collaboration avec Thomson (Lord Kelvin). Cet ouvrage, qui a eu de nombreuses éditions, et qui a été traduit dans toutes les langues, est devenu rapidement populaire en Angleterre sous le nom humoristique de Traité de T et T’ ; son influence fut immense sur le développement et la transformation de la Physique mathématique. Pour la première fois, les idées qui résultaient des travaux de Joule, d’Helmholtz, de Rankine et de Thomson lui-même étaient exposées d’une façon générale ; la notion d’énergie et le principe de la conservation de l’énergie apparaissaient avec toutes leurs conséquences et retentissaient profondément dans les divers chapitres de la Physique et de la Mécanique. Il est difficile de déterminer la part personnelle qui revient à chacun des deux collaborateurs dans cette œuvre désormais classique, mais la reconnaissance de tous les savants est à jamais acquise à tous les deux.

On ne saurait songer à parler ici de tous les Mémoires publiés par Tait ; son activité scientifique fut considérable ; il fut un mathématicien distingué, et il a publié des travaux relatifs aux Mathématiques pures, comme ses recherches relatives au « Théorème de Green » (1870), aux « Surfaces isothermes orthogonales » (1870), à la « Géométrie de position » (1880) ; à la Mécanique, comme son mémoire « Sur la rotation d’un corps rigide autour d’un point fixe » (1868), qui est un véritable modèle de simplicité et d’élégance ; il fut aussi un expérimentateur habile, et il a exécuté des recherches minutieuses et adroites, comme ses expériences bien connues sur la conductibilité thermique et électrique, sur la compressibilité des gaz et des liquides, les densités des vapeurs saturantes, etc ... ; mais son goût particulier le parlait surtout vers les éludes de Physique mathématique, et son Traite de Dynamique, ses mémoires sur les tourbillons, sur la surface d’onde, sur la théorie cinétique des gaz prouvent les heureux résultats que sait obtenir l’étroite alliance des mathématiques et des connaissances expérimentales exactes. On ne doit pas non plus oublier quelques articles remarquables de vulgarisation ; il excellait dans ce genre où tant de savants anglais furent des maîtres ; ses notices sur les propriétés de la matière, sur la lumière, sur la chaleur (1881), sur les récents progrès de la Physique (1876), sont dignes de figurer parmi les chefs-d’œuvre du genre.

L’œuvre de Tait ne périra pas ; le physicien d’Édimbourg sera toujours compté au nombre de ces merveilleux ouvriers qui ont construit le plus bel édifice scientifique que nous a laissé la seconde moitié du XIXe siècle : la théorie de l’énergie, et son nom sera cité dans l’avenir, à côté de celui de son illustre collaborateur, Lord Kelvin, dont la verte vieillesse nous promet d’ailleurs encore tant de fruits magnifiques.

Lucien Poincaré, Recteur de l’Académie de Chambéry