L’Europe centrale, d’après Élysée Reclus

Revue Scientifique — 15 Juin 1878
Mardi 19 février 2013 — Dernier ajout jeudi 17 avril 2014

Nouvelle Géographie universelle, tome III : L’Europe centrale (Suisse, Austro-Hongrie, Allemagne). - 1 vol. grand In-8° jésus, contenant 10 cartes coloriées hors texte, 210 cartes dans le texte, et 78 vues et types gravés sur bois, Hachette et Cie.

Le troisième volume du magnifique ouvrage d’Élisée Reclus ouvrage dont nous avons entretenu déjà nos lecteurs [1], vient d’être mis en vente par la maison Hachette. Cet ouvrage a pour titre : Nouvelle Géographie universelle, et pour sous-titre : la Terre et les Hommes. Cette dernière dénomination répond mieux à la pensée mère de cette œœuvre capitale, dont le véritable titre serait plutôt : Essais de littérature géologique, ethnographique et géographique, en prenant le mot littérature dans le sens sérieux et scientifique qu’on lui donne en Allemagne.

Le plan général de l’auteur est en effet celui-ci : étant donné un pays, l’étudier tout d’abord au point de vue de sa géologie d’ensemble ; en second lieu, sous le rapport des races qui sont venues successivement en former la population ; en troisième et dernier, en relevant ses grands fleuves et ses grandes rivières, en décrivant les grandes villes ou les localités remarquables établies sur leur parcours. Nous donnerons une bonne idée de la manière et du procédé de l’auteur, en résumant l’étude de deux des trois pays contenus dans le présent volume : nous laisserons de côté l’Allemagne pour insister sur l’Autriche-Hongrie, où l’on peut mieux mettre en évidence les points de vue ethnographique et géographique, et nous montrerons avec la Suisse comment M. Élisée Reclus étudie la géologie et le sol.

Types et costumes de Vierlander

I. LA GÉOLOGIE ET LES MONTAGNES DE LA SUISSE.

Prise dans son ensemble, et malgré l’exiguïté de son territoire, la Suisse doit être considérée comme le milieu de la véritable Europe. C’est là, sur un socle de plateaux, que s’élève non la plus haute cime, mais le groupe des massifs les plus puissants des Alpes, les plus couverts de neiges et de glaciers. C’est là encore que les fleuves de l’Europe centrale reçoivent en proportion la plus grande abondance de leurs eaux et traversent des bassins vastes et profonds, réservoirs immenses, où se règle le débit du courant.

Grand est le désordre apparent parmi les massifs, les remparts, les chaînons des montagnes helvétiques. Leur forme primitive échappe à la vue des géologues, à cause des changements de toute espèce qu’ils ont subis pendant la série des âges ; cependant il est encore facile de reconnaître que, dans leur ensemble, les monts de la Suisse constituent un système de massifs rayonnant autour d’un groupe centra !.

Ce groupe, qui sert de clef de voûte à tous les autres, est celui du Saint-Gothard ; c’est là, comme au milieu d’une étoffe froissée, que viennent se réunir les plis convergents des grandes rides superficielles de la Suisse : les Alpes du Tessin, le massif du Simplon, l’Oberland bernois, le Titlis , le Tödi, les montagnes des Grisons. Et cependant ce groupe, auquel viennent se rattacher les autres, est précisément le moins élevé : l’altitude moyenne de ses pics n’atteint pas 3000 mètres, à peine la hauteur des neiges persistantes. Il était jadis bien plus élevé ; les géologues en donnent pour preuve la forme actuelle du groupe, dont la masse intérieure de granit et les enveloppes de schistes et de calcaires sont détruites à la cime comme la coupole effondrée d’un immense édifice.

Les Alpes du Tessin, composées en grande partie des mêmes roches cristallines que le Saint-Gothard, sont, de toutes les montagnes de la Suisse, celles dont les pentes se ravinent avec le plus de rapidité ; chaque pic, entaillé par de larges cirques d’érosion et flanqué de talus d’éboulement, n’est que la ruine de lui-même ; en maints endroits, on aperçoit dans les vallées les traces d’anciens lacs, retenus jadis par des éboulis qui ont cédé sous la pression des eaux ; ailleurs on montre l’emplacement de villages qui furent écrasés sous des chutes de pierre.

Le massif du Simplon commence par un isthme étroit de montagnes, de 12 km au plus de largeur, où coulent chacun vers un point différent de l’horizon la Toce, le Tessin et le Rhône. Il se continue par le monte Leone et les autres cimes du Simplon, qui forment ainsi la crête qui rattache au Gothard le puissant massif du mont Rose et celui du mont Blanc, prolongement direct de la même chaîne. Les arêtes qui réunissent ces groupes les uns aux autres ont dû subir d’énormes dégradations pendant les âges antérieurs de la terre. Composée de micaschistes, de calcaires, de roches feldspathiques faciles à déliter, la crête principale, qui unissait les grandes pyramides, a été graduellement ravinée, évidée par les torrents. La ligne de partage des eaux a reculé vers le sud jusqu’au mont Rose ; les imposantes masses du Mischabel, ainsi que la superbe pyramide du mont Cervin, surplombant de 100 mètres les champs de glace situés plus bas, ne dominent plus que des chaînons latéraux.

L’Oberland bernois, qui regarde les sommets du mont Rose par-dessus la profonde dépression du Valais, n’est séparé du nœud du Saint-Gothard que par le passage du Grimsel et les champs de neige où s’alimente le glacier du Rhône. Nul groupe, dans les Alpes d’Europe, n’a des champs de glace comparables par les dimensions à ceux de l’Oberland bernois. Fait remarquable : c’est au sud du massif, du côté sur lequel dardent les rayons du soleil, que se trouve le glacier le plus considérable de l’Oberland et même de l’Europe : celui d’Aletsch, qui est tributaire du Rhône. Cet immense lac solidifié, suspendu au-dessus des plaines, a plus de 100 km2 de superficie ; son volume est évalué par M. Charles Grad à 30 milliards de mètres cubes, assez pour entretenir pendant 18 mois le débit moyen d’un fleuve comme la Seine. En hauteur, les Alpes bernoises ne le cèdent guère à celles du Simplon par la hauteur de leurs pointes et de leurs dômes : le Finsteraarhorn, la Jungfrau, et tant d’autres sommets dont les noms sont connus jusqu’aux extrémités du monde.

Le Titlis forme un massif complétement distinct dans le groupe où s’alimente le glacier du Rhône, mais revenant toujours vers le Saint-Gothard comme vers un centre naturel, et constitue les montagnes d’Unterwalden et d’Uri. Ces montagnes, qui d’ailleurs sont composées de roches différentes : jura, granit, craie, couches éocènes, entremêlent leurs ramifications dans un grand désordre. Au nord du lac des Quatre-Cantons qui les limite, s’élèvent d’autres sommets, qui paraissent avoir fait partie du même système montagneux, et dont le principal est le Righi, le belvédère assurément le plus célèbre et le plus fréquenté de la terre. C’est aussi la première cime de l’Europe que les ingénieurs aient subjugué par un chemin de fer à forte rampe.

Le massif du Tödi, qui se prolonge sur le même axe que les Alpes bernoises, est l’une des régions de la Suisse qui ont été le plus bouleversées par les agents géologiques : les reploiements de strates y ont pris des proportions plus grandioses qu’en tout autre endroit du monde étudié par les géologues. Un renversement de couches, dont les restes dénudés se montrent çà et là en cimes déchiquetées, s’étend du Glänisch au Hausstock, sur une longueur à vol d’oiseau d’environ 15 km ; c’est par milliers et milliers de mètres que les assises ont été reployées les unes sur les autres. Les montagnes qui s’appuient au nord sur le Tödi consistent, les Alpes d’Unterwalden entre autres, en roches jurassiques et crétacées. On y trouve aussi des formations de flysch, ardoises de l’époque éocène, qui ont dû se déposer dans une mer très-profonde, car les fossiles de poissons y sont très-nombreux, tandis que les mollusques et les oursins y manquent complétement. Les montagnes de flysch se distinguent par la douceur de leurs pentes et la fertilité de leurs vallons, où s’amassent les débris de roches supérieures.

Les Alpes des grisons, véritable chaos de montagnes découpées par les torrents en massifs inégaux, sont bien celles où l’ordre primitif est le plus difficile à reconnaître. Les formations diverses y sont plus enchevêtrées, le profil des crêtes y est plus sinueux, et 200 vallées qui se ramifient dans l’épaisseur du système y dessinent un immense labyrinthe. Pourtant l’ensemble de ses massifs se rattache également au nœud du Saint-Gothard par un de ses groupes les plus hardis et tout formé de roches granitiques, celui dans lequel naît le Rhin postérieur : c’est l’Adoulas de Strabon.

Au delà, on entre dans une région naturelle des Alpes appartenant au bassin du Danube.

Les montagnes du Jura, qui prolongent leurs chaînes uniformes à l’ouest dès plaines occidentales de la Suisse, ne forment qu’un système secondaire, en comparaison de la grande masse des Alpes. Cependant elles ont aussi leur importance considérable dans l’architecture générale de l’Europe ; et par leur influence sur le climat, sur le régime des eaux et sur le groupement des populations, elles ont rempli un grand rôle dans l’histoire.

Au point de vue scientifique, c’est en parcourant ces montagnes que Charpentier et L. Agassiz ont eu le premier pressentiment des âges, pendant lesquels l’Europe fut en grande partie couverte de glaces mouvantes. D’énormes blocs erratiques descendus de Alpes sont venus s’échouer sur le penchant oriental du Jura, où nous les voyons encore après des centaines, et peut-être des milliers de siècles.

Beaucoup moins Importantes en réalité que les terrains glaciaires disposés par couches horizontales, les moraines restées debout dans les vallées sont les témoignages des âges glaciaires qui étonnent le plus au premier abord, à cause de leur aspect montueux, et de la variété qu’elles introduisent dans le paysage. Le val de la Simmat présente dans son parcours six grands remparts ébréchés dont l’un a été laissé en plein lac par le front de glacier : c’est l’isthme de RapperswyI, utilisé dès le moyen âge pour la construction d’un pont de 1600 mètres de longueur. Une moraine porte aussi la ville de Zurich. Le lac de Lugano présente également le curieux spectacle d’un bassin lacustre coupé en deux parties par une digue naturelle de blocs, que les glaces ont laissée en se retirant, et que l’on utilise maintenant pour y faire passer route et chemin de fer. Plusieurs autres cités placées à l’extrémité inférieure des lacs, et quelques-unes de celles qui se trouvent sur le plateau suisse proprement dit, sont bâties sur des amas de pierrailles apportées par les glaces ; telle est en partie la ville de Berne.

Au nord-ouest de Lucerne, cette région curieuse, qu’une inondation changerait en grands ilots parallèles, garde les traces d’immenses transports de boues glaciaires. Une étendue considérable de la plaine accidentée qui sépare les Alpes du Jura, doit également aux moraines sa forme et l’aspect de ses paysages. Il est vrai que parmi ces amas de pierres, aucun n’a gardé l’apparence chaotique d’autrefois. Revêtus de terres végétales, ils portent presque tous des bouquets de bois, et contrastent ainsi gracieusement avec le lac qui les sépare, les petits cours d’eau qui serpentent au pied de leurs talus, et les cultures des campagnes environnantes. Les paysages les plus charmants, à l’issue des lacs de Thun, de Zurich, de Bienne, sont précisément dus il cette extrême diversité d’accidents, produits par le passage des anciens glaciers.

Élisée Reclus a su revêtir d’une forme agréable ces descriptions scientifiques, et c’est la première partie de ce volume, consacrée à la Suisse, qui mériterait surtout le nom d’Essai de littérature géologique. Il a usé de la liberté qu’il avait de mêler des digressions de nature géographique et des faits historiques à sa dissertation scientifique ; aussi ne connaissons-nous pas en ce genre de lecture à la fois plus attrayante et plus instructive. Ce beau tableau des Alpes suisses le conduit naturellement à passer à celui des Alpes allemandes, qui vient en tête de son travail sur l’Austro-Hongrie.

Types et costumes de Saxe-Altenburg

II. L’AUTRICHE ET LA VIE A VIENNE.

Par l’étendue de son territoire et par le nombre de ses habitants, l’Austro-Hongrie occupe, en Europe, le troisième rang. Mais, asservie à l’unité politique, elle manque d’unité nationale ; si la première venait à disparaître, et si les différents pays de la monarchie reprenaient leur vie autonome, le nom d’Austro-Hongrie disparaîtrait aussitôt ; il ne subsisterait pas même à titre d’expression géographique, ainsi qu’on l’a vu pour la Grèce et pour l’Italie. C’est que les diverses contrées de l’Austro-Hongrie appartiennent aux régions naturelles les plus distinctes. La diversité des races augmente encore la confusion qui résulte du groupement artificiel et forcé de ces contrées distinctes.

Officiellement, l’Austro-Hongrie comprend cinquante-six États différents : royaumes, archiduchés et duchés, comtés ; marches et principautés, seigneuries et villes, n’ayant pour lien principal que la personne de leur seul souverain. Le relief général du sol et surtout la forme de la grande vallée danubienne aident à expliquer la naissance et les développements graduels de cette bizarre agglomération d’États. Le Danube et les Alpes font comprendre comment l’Autriche a pu se constituer dans l’immense tournoiement des peuples.

En servant de voie principale de communication, tantôt pour les migrations des peuples, tantôt pour les conflits de la guerre, entre l’orient et l’occident de l’Europe, le Danube, incessamment traversé par les hommes en marche, ne pouvait former de frontière bien nette entre les différents États, et nous voyons, en effet, que depuis les Romains tous ceux qui se succèdent le long du fleuve en possèdent les deux bords.

La bataille de la vie, entre les individus et les peuples, ne se poursuit pas uniquement par la violence des combats pt des conquêtes, elle se livre aussi par les relations de commerce ; en se vendant leurs produits, autant qu’en s’enntr’égorgeant, les hommes luttent pour l’existence. A une époque où les routes artificielles manquaient presque complétement, le mouvement commercial de l’Allemagne méridionale se portait nécessairement tout entier vers le Danube ; les habitants se groupaient de plus en plus sur ses bords, et les villes s’y multipliaient ; là devait donc se concentrer la puissance politique. En prenant possession d’une grande partie du cours fluvial, Allemands et Hongrois s’assuraient par là même la possession d’un vaste empire des deux côtés du Danube.

Dans la géographie générale du continent, les deux provinces de l’Autriche ne sont autre chose qu’un sillon ouvert entre les Alpes et les montagnes de Bohême. Le fleuve qui le parcourt et qui, par la masse de ses eaux, n’a pas d’égal en Europe, naît modestement dans les vallons de la forêt Noire, et ne prend son nom qu’au confluent de la Bregach et de la Brege. Uni à l’Inn, il s’échappe des plaines élevées de la Bavière et pénètre dans le sillon de l’Autriche, puis, de plaines en défilés et de défilés en plaines, il va gagner la porte des Carpathes, englobant dans son bassin les deux tiers de la monarchie austro-hongroise.

Nulle part, en tout son parcours, le Danube n’est plus beau, plus pittoresque et plus varié que dans la partie de son cours qui s’étend de Linz à Vienne. Cette percée du grand fleuve, moins célèbre et moins visitée que celle du Rhin, entre Bingen et Coblence, lui est en réalité supérieure ; les pentes y sont plus vertes, les coteaux d’un aspect moins uniforme, et les vallées latérales plus nombreuses. A chaque détour, le fleuve offre un nouvel aspect. En certains endroits, il se trouve resserré au quart de sa largeur ordinaire entre des roches escarpées, reste d’un ancien isthme de montagnes où les eaux ont lentement creusé leur canal.

En aval de Grein, le Danube s’engage dans un défilé obstrué d’îlots et de pierres. A peine sorti de ce défilé, en amont de Krems, il s’étale largement dans sa vallée et se divise en plusieurs bras, renfermant une foule d’îles basses et riches de verdure. Plus loin le lit du fleuve, ramifié à l’infini, se déroule en méandres entre-croisés, les uns navigables, les autres obstrués de bancs de sable et se perdant en marécages. D’anciens bras du fleuve délaissés au milieu des campagnes riveraines, ne sont plus que des étangs semi-annulaires

bordés de roseaux, au milieu desquels les canards, les grues, les oies sauvages et surtout les mouettes s’abattent en foule. Dans ces terrains bas, difficiles à conquérir sur la nature, on pourrait se croire encore aux âges préhistoriques. En certains endroits, la terre et l’eau se confondent dans un chaos que le travail de l’homme n’a point encore essayé de faire disparaître, et les animaux sauvages y trouvent toujours le milieu libre qui leur convient ; les castors mêmes, que l’on ne voit plus depuis longtemps dans aucune autre partie de l’Allemagne, vivent toujours en assez grand nombre sur le bord de ces méandres.

Dans toute la partie de son cours située dans la Basse-Autriche, le Danube forme une frontière géologique presque parfaite. La zone cultivable de la rive du nord est dominée par d’âpres rochers granitiques, tandis que la rive droite a le privilège de posséder de larges et fertiles vallées entre les chaînons parallèles des montagnes et des collines de formation récente. Aussi le peuplement de la vallée danubienne s’est-il fait principalement sur cette rive. Toutes les cités importantes, Linz, Enns, Ips, Mölk, Mautern, Klosterneubourg, Vienne, et même la majorité des villes secondaires, se succèdent uniformément sur la rive droite ; par suite, c’est sur le même bord que se sont nouées en réseau les principales voies de communication et que s’est portée la vie commerciale. Linz, capitale de la Haute-Autriche, occupe au bord du Danube l’endroit précis où viennent aboutir la route des Alpes et celle de la Bohême. La voie transversale au fleuve, formée par ces deux routes, est si bien indiquée, qu’on l’utilisa de tout temps et que les Allemands y construisirent leur première ligne de chemin de fer.

Vienne surtout doit être citée en exemple de l’influence qu’exerce la position géographique sur la destinée politique. A l’époque romaine, Vindobona était occupée par une légion, et, vers la fin de l’empire, par une escadre de la flotte danubienne. La voie naturelle qui conduit de l’Adriatique au Danube vient s’y rencontrer avec les chemins de la mer du Nord et de la Baltique ; c’est donc là que se trouve l’un des principaux points de croisement, sinon même le principal, de tout le continent européen. Toutes les voies de communication qui rayonnent maintenant autour de ce centre comme les rais d’une immense roue, en font un des grands rendez-vous de voyage et des principaux entrepôts de commerce. Et pourtant Vienne, avec sa population d’un million d’âmes, n’est pour ainsi dire qu’à l’aurore de ses destinées. Dès qu’un réseau de chemins de fer l’aura rattachée à Constantinople, à l’Asie-Mineure et aux Indes, et que ses communications seront devenues encore plus rapides avec le reste de l’Europe, elle sera le vrai point central du continent, et méritera le nom de Weltstadt, capitale du monde, qui lui avait été prématurément donné.

Vienne est non-seulement une des cités les plus importantes de l’Europe, c’en est aussi l’une des plus somptueuses et des plus belles. Elle possède de fort beaux monuments, signalés de loin par leurs tours et leurs dômes ; au centre même de la ville se dresse, à 138 mètres de hauteur, la flèche de la cathédrale de Saint-Étienne, une des églises ogivales les plus délicatement ouvragées qui soient en Europe. En général, les grands édifices de Vienne, hôtels et palais, sont de construction noble et majestueuse, et se présentent sous un aspect favorable, grâce aux places, aux larges avenues ou même aux jardins qui les précédent. La disposition générale de la ville est des plus heureuses. Les anciennes fortifications, les fossés et les glacis qui entourent le noyau de la cité ont été partiellement changés en une zone annulaire de promenades, appelée la Ringstrasse. Des parcs ont pris la place des anciens remparts : le « jardin du peuple », le « jardin de la cour », le « parc de la ville », Le Prater, où se trouvent les principaux lieux de promenade et de récréation des habitants, est assez vaste pour que ses bois les plus éloignés du centre de la ville offrent l’aspect de la nature libre. Au nord est le beau parc de l’Augarten. Enfin, sur les montagnes voisines, Vienne possède aussi de grandes forêts, telles qu’elles étaient au moyen âge, lorsque les bois occupaient encore tous les alentours, jusqu’au Graben ou « fossé » devenu de nos jours l’une des plus belles rues de la ville. L’admirable Thiergarten recouvre les pentes des montagnes, au delà des épaisses charmilles du palais de Schœnbrunn et de la gloriette ou belvédère de Marie-Thérèse, qui profile sur le ciel sa colonnade élégante. Schœnbrunn est déjà presque englobé dans les agrandissements de la cité, et c’est même à l’ouest que se trouve le faubourg de Hietzing, « le plus beau village de l’Autriche » entièrement composé de maisons de plaisance. Au sud apparaît dans le lointain le beau château de Laxenbourg, avec ses magnifiques ombrages et ses constructions pittoresques.

Vienne est célèbre en Allemagne et dans le monde comme ville de plaisir ; la gaieté de ses repas et de ses fêtes est passée en proverbe. Nulle part les foules ne sont plus joyeuses, et ne savent mieux s’ingénier pour les amusements : pendant les jours où cesse le travail, les jardins et les parcs de la cité semblent être devenus comme un immense lieu de bals et de festins. Néanmoins Vienne est aussi une ville de grande activité industrielle. Elle constitue le principal centre manufacturier de l’Autriche-Hongrie ; le dixième environ des produits fabriqués dans toute l’étendue de l’empire sort de ses ateliers. On y fabrique surtout des soieries, des voitures, des machines de toutes espèces, des pianos, des instruments de musique et des mécanismes de précision. La grande imprimerie de l’État est la première de l’Europe et l’une des plus riches en caractères de toute espèce. Les artisans viennois ont aussi une singulière habileté pour la manufacture des petits objets d’art et de luxe. L’article de Vienne n’égale pas l’article de Paris par la délicatesse de la forme et le nuancement des couleurs, mais il a peut-être plus d’éclat et de solidité. Un peut voir en ce moment, à l’Exposition du Champ de Mars, des services de porcelaine peinte ou agrémentée qui sont bien ce que l’on peut rêver de plus parfait en ce genre, sinon de meilleur goût.

Naguère encore, cette cité, si active matériellement, était tenue pour très-paresseuse au point de vue intellectuel. On y pensait peu, et les hommes de science, les écrivains sérieux, les poètes mêmes y étaient rares ; Vienne n’avait de grands noms à citer que parmi ses musiciens. On attribuait volontiers cette infertilité aux vents tièdes venus de l’Adriatique, qui amollissaient, disait-on, les hommes, et les empêchaient de penser, tout en les prédisposant aux plaisirs matériels. Ce n’était là qu’une calomnie contre le climat. Depuis que, sous la pression des idées modernes et des événements, l’administration autrichienne a dû se relâcher de la sollicitude « paternelle II dont elle accablait son peuple, l’esprit public s’est animé singulièrement ; l’activité littéraire et scientifique a pris un rapide essor. Les diverses sociétés savantes éditent des publications fort utiles, parmi lesquelles il faut signaler surtout

celles qui ont pour objet l’étude de la Terre. Les établissements d’instruction publique de Vienne rivalisent d’importance avec ceux de sa rivale du Nord, qui s’est modestement décerné le nom de « Ville de l’Intelligence ». L’Université, qui dans l’Europe centrale ne le cède en ancienneté qu’à celle de Prague et de Cracovie, est la plus fréquentée de toute l’Allemagne : on y compte environ quatre mille étudiants. Vienne est également l’une des cités de l’Europe dont les collections renferment le plus de trésors pour le savant et pour l’artiste. De beaux musées, d’admirables collections et de riches bibliothèques concourent à faire de la capitale de l’Autriche une de ces villes où doit s’arrêter l’étranger qui veut connaître les trésors les plus précieux du monde civilisé.

Puszta hongroise

III. LA HONGRIE.

C’est non loin de Vienne, en aval de la Leitha, et à son entrée en Hongrie, que le Danube prend toutes les allures de grand fleuve : tout au travers de la plaine magyare, déjà plus riche en masse d’eau que tous les autres grands cours de l’Europe occidentale, il ne cesse de vaguer en d’innombrables circuits. Les défilés par lesquels, grossi de ses affluents, il s’échappe de la plaine hongroise à travers le mur transversal des Carpathes, offrent un spectacle des plus grandioses. En aucun endroit de l’Europe, on ne voit pareille masse d’eau triompher de pareils obstacles pour se creuser un chemin. Un véritable drame géologique s’accomplit sous les yeux : sur plus de 100 kilomètres de longueur, le puissant fleuve fraye ses passages dans la roche vive. Au delà, s’élargissant insensiblement, il atteint jusqu’à 1400 mètres d’une rive à l’autre, et de nouveau se réduit à 150 mètres dans la gorge de Kasan, où la roche, en maint endroit, tombe à pic sur le courant, et n’offre pas une saillie où le voyageur puiss c poser le pied. S’élargissant encore au sortir jusqu’à présen ter de nouveau plus d’un kilomètre et demi, il passe en aval de la petite ville hongroise d’Orsova, sur un autre seuil de récifs, celui de la Grande-Porte de Fer, la redoutable entrée de la Roumanie. Son cours cesse à cet endroit d’appartenir à l’Austro-Hongrie.

La vaste plaine qu’il traverse en ce dernier pays se distingue notamment par son uniformité. Sur plusieurs centaines de kilomètres d’étendue, on voyage véritablement sur place. Cette uniformité ne plaît guère à l’étranger, mais elle fait le bonheur de l’indigène, qui partout croit se retrouver près de son village maternel. Naguère steppe en apparence, cette plaine si vaste l’est encore par son climat ; il n’est pas rare que le thermomètre y marque un écart de 20 à 25 degrés dans l’espace de quelques heures. D’après quelques hygiénistes, la fièvre dite hongroise, qui a si souvent décimé les armées d’invasion et fait tant de ravages parmi les immigrants étrangers, serait causée uniquement par ces brusques changements de température, et non par les miasmes des marécages. Les habitants du pays savent d’ailleurs se prémunir contre ces transitions soudaines.

Le climat d’une région se reflétant nécessairement dans sa flore, la plaine de Hongrie ne peut que ressembler aux steppes russes par sa végétation spontanée. Les botanistes constatent en effet que nombre de plantes d’origine orientale occupent dans les plaines hongroises la place des espèces de l’Occident, et l’on a même remarqué ce fait curieux que, depuis un siècle, la physionomie de la flore magyare s’est rapprochée sensiblement du type asiatique. La cause en serait au climat devenu plus extrême.

De même que ces plantes d’origine étrangère, le peuple qui habite la plus grande partie de l’ancien lac danubien est venu des steppes de l’Orient. Pris dans leur ensemble, et sans tenir compte de la diversité des tribus et de leur origine, les Magyars, ce peuple errant dont le nom signifierait pourtant « indigènes », semblent être les frères des Finnois, des Ostiaks et des Vogules. Quoiqu’ils soient devenus parfaitement Européens par la civilisation, ils sont encore Touraniens, sinon par le type, qui ’est fort beau, du moins par leurs légendes, leurs traditions, quelques restes des anciennes mœurs, et surtout par leur langue, d’origine finnoise.

Ethnologiquement, le pays des Hongrois est assez nettement limité, au S.-E. par le cours de la Drave et de la. Mur, à 1’0. par les derniers contre-forts des massifs alpins, au N. par tous les groupes avancés des Carpathes, à l’E. par les montagnes de Bihar. Cinq millions de Magyars habitent en masses compactes cette région centrale de la Hongrie ; mais en dehors de ce continent sont éparses beaucoup d’iles de la population magyare, les unes dans la plaine, et les autres dans la montagne.

Les Magyars semblent s’être’ séparés de la souche finnoise à l’époque où ils vivaient encore de la chasse et de la pêche, et où ils ne connaissaient que le chien et le cheval comme animaux domestiques ; c’est là ce qu’indiquent les radicaux de leurs dialectes et des langues finnoises.

Plus tard, après s’être associés à des populations turques, leurs supérieures en civilisation, ils apprirent à connaître l’élève du bétail, l’agriculture et l’économie domestique. Mais c’est en Hongrie même que se compléta leur langue, alors que les fils d’Arpad, repoussés vers l’Occident par les Petchénégues, — les Peincenez de la chanson de Roland, — se furent établis au bord du Danube, et trouvés en contact avec les Slovènes de la Pannonie. Ceux-ci devinrent peu à peu des Magyars par les mœurs et la langue ; mais, en s’unissant au peuple conquérant, ils lui donnèrent tous les mots relatifs au milieu géographique et social où celui-ci venait d’entrer. Des centaines de noms relatifs à la religion, à l’État, à l’agriculture, aux métiers de toute espèce, aux vêtements, à la nourriture, à la navigation fluviale, disent combien a été grande l’influence de ces populations slaves sur la civilisation magyare.

De son passé, le Hongrois a gardé la libre allure, le geste digne, le regard droit et fier. Il a une très-haute idée de sa race et se sait noble, puisque la noblesse était autrefois le privilège des hommes libres ; aussi emploie-t-il volontiers des formules de politesse révérencieuse. Très-brave, il aime à redire les hauts faits de sa nation, à réciter les grands exploits de guerre ; mais souvent il est naïf ou plutôt insouciant. L’Allemand et le Juif réussissent facilement à le tromper en le prenant par les hauts sentiments, car de tous les peuples d’Europe il est celui qui a le plus la passion du grand. - Mon peuple périra par l’orgueil, — disait Szechenyi, « le grand comte » qui devint fou de chagrin en voyant la Hongrie s’engager, en 1849, dans une voie qu’il réputait fatale à son pays.

Comme chez la plupart des peuples jeunes, les hommes sont fort coquets dans ce pays et mettent à leur toilette, qui d’ailleurs n’a rien d’efféminé, peut-être encore plus de soin que les femmes. Le vrai Magyar est fier de son costume de fête. Il faut le voir alors danser quand l’entraînante csàrdàs fait tourbillonner les couples. Le danseur hongrois est un véritable artiste. Ses mouvements ne sont pas réglés d’avance ; il sait en improviser qui répondent à l’élan de ses sentiments et de sa joie ; mais, dans sa fougue, il garde toujours une grâce virile. En poursuivant sa danseuse qui fuit, se dérobe, puis se rapproche, il aime à faire retentir ses éperons, il frappe ses bottes en cadence en s’exaltant par des cris de joie, fait voltiger ses franges, tourne et bondit sans fatigue apparente, dans l’extase du mouvement et du bruit.

Dans la Hongrie proprement dite, les catholiques sont en très-forte majorité. Lors de la Réforme, la population s’était convertie en masse à la religion nouvelle ; mais la contre-réforme, accompagnée du juge et du bourreau, ramena le plus grand nombre aux pratiques de l’ancienne foi. L’esprit religieux de ce pays est d’ailleurs des plus libéraux ; il est peu de contrées en Europe où les diverses confessions aient plus de tolérance qu’en Hongrie, les unes vis-à-vis des autres.

Après les Magyars, la race germanique est incontestablement la plus importante de la Hongrie, non par le nombre, quoiqu’elle compte deux millions d’hommes, mais par l’industrie, le commerce, la civilisation. « Les Magyars ont fondé l’État, mais ce sont les Allemands qui ont fondé les villes. M La société bourgeoise a été presque entièrement leur œuvre ; lorsque les Juifs n’étaient pas devenus les principaux agents du commerce, ce sont les Allemands qui étaient les agents du trafic. Il faut dire qu’ils se sont « magyarisés » en grand nombre, autant par mollesse naturelle que pour échapper au mépris si durement exprimé par le proverbe hongrois : « Où il y un Allemand, il y a un chien. » Les chroniques mentionnent une foule de colonies allemandes dont la nationalité s’est perdue ; les familles en sont devenues tout à fait magyares, même par le nom, qu’elles ont traduit ou changé.

Beaucoup plus nombreux que les Allemands, un peu plus même que les Magyars, les Slaves de Hongrie appartiennent à divers groupes nationaux n’habitant pas des contrées contiguës. Les Slovaques, qui en sont les représentants les plus nombreux, peuplent en masses compactes toute la région du territoire entre le Danube et le Tatra. Les Slovaques se rattachent aux Tchèques et aux Moraves, qui occupent le versant opposé des petites Carpathes, et constituent avec eux une même province ethnologique. Leur dialecte est assez rapproché de la langue tchèque pour qu’il soit possible de se faire comprendre d’eux en leur parlant le pur idiome de Prague. Ils sont au nombre de près de deux millions.

Les Ruthènes ou petits Russes, voisins orientaux des Slovaques, peuplent une lisière de terrain plus étroite sur le versant des monts. Les Russes de Hongrie, quoique frères des Russes du grand empire slave, et revendiqués comme les futurs sujets de cet empire, ne paraissent pas avoir accueilli comme des libérateurs les soldats de Paskiewitch, qui vinrent écraser l’insurrection hongroise en 1849. On connaît des districts entiers peuplés de Ruthènes ne parlant plus que le hongrois ; dans beaucoup d’endroits où la liturgie est demeurée paléoslave, la prédication se fait en magyar.

Les Serbes du sud de la Hongrie, qui comptent un million et demi d’hommes, forment un groupe de population tout à fait distinct dans leur nouvelle patrie. Par leur bravoure, leur intelligence, leur force de cohésion nationale, ils comptent plus que d’autres peuples plus nombreux dans l’en. semble de la monarchie transleithanienne.

Les Roumains, dont la naissance et la résurrection sont un des problèmes les plus intéressants de l’histoire, constituent maintenant, après les Magyars, la nation de la Hongrie la plus considérable par le nombre. En masses compactes, ils occupent plus d’une moitié de la région montagneuse qui domine à l’orient la plaine des Magyars. Plus de deux millions et demi de Roumains vivent dans la partie hongroise de ce vaste cercle. Quoique pacifique et douce, aucune race n’est plus envahissante que celles des Roumains ; plus puissante qu’une armée de conquérants, une petite colonie d’agriculteurs de cette race suffit en maints endroits pour changer la nationalité de populations entières.

Encore dépourvue de grandes manufactures, la Hongrie doit presque uniquement sa richesse à l’abondance et à l’excellente qualité de ses denrées agricoles. L’Alföld et la partie du Banat danubien que les inondations n’ont pas changée en marécages produisent dans les bonnes années de grandes quantités de blé, que les négociants de l’Europe occidentale réputent le meilleur du monde, et qu’ils payent en conséquence. Après la France, l’Italie et l’Espagne, la Hongrie est aussi le pays vinicole le plus riche de l’Europe ; les vignobles y couvrent une étendue de 300000 hectares, et quelques-uns de leurs crus disputent le prix de l’excellence aux vins du monde les plus fameux.

Un des malheurs de l’agriculture hongroise est la déplorable répartition du sol. De vastes domaines sont encore des propriétés de mainmorte, d’autres sont tellement mal cultivés, qu’ils produisent à peine de 3 à 6 francs par hectare. Le domaine de l’État hongrois, qui représente environ 25000 hectares, est encore moins productif ; en 1870, il donnait un revenu évalué à 1,36fr par hectare : tel est le rendement de terres qui comptent parmi les plus fertiles de l’Europe. Les champs de la petite noblesse ne sont pas dans un état de culture bien meilleur, et l’exploitation du sol y ressemble à une sorte de pillage. Chez les paysans, des populations entières ignorent l’usage des engrais, les détruisent par le feu, ou ne les emploient qu’à tenir plus chaudement les abords de leurs cabanes. Aussi le rendement moyen en blé des terres de la Hongrie ne dépasse-t-il pas 10 hectolitres par hectare ; en France, il atteint 18 hectolitres et demi.

Types et costumes de Hongrie

IV. LA BOHÊME ET LA MORAVIE.

Au nord-ouest de la Hongrie, derrière le versant opposé des petites Carpatbes, se trouve un pays, bordé de montagnes, qui s’avance comme une forteresse quadrangulaire au milieu des plaines basses de l’Allemagne. Ce pays, qui se compose de la Moravie et de la Bohême, peut être considéré comme le véritable centre géographique du tronc continental européen. II n’est pas non plus de contrée en Europe où les renflements du sol offrent par leurs contours généraux plus de régularité géométrique.

Les plus magnifiques forêts y recouvrent les pentes des montagnes. En aucune région de l’Allemagne, on ne rencontre de vallées plus assombries par le feuillage entremêlé des arbres ; nulle part les hêtres ne sont plus touffus, et les pins et les sapins ne dressent leurs troncs à une élévation plus grande. On y voit même encore de véritables forêts vierges, où les arbres atteignent jusqu’à 60 mètres de hauteur, et où d’énormes fûts tombés de vieillesse pourrissent sur le sol, en donnant naissance à toute une flore nouvelle d’herbes et d’arbustes. Dans quelques grands domaines princiers, ces forêts, qui continuent à l’est l’antique forêt Hercynienne décrite par les auteurs anciens, sont encore laissées complètement à l’état de nature.

C’est dans les montagnes de la Moravie et de la Bohême que naissent les trois grands fleuves de l’Allemagne du Nord : la Vistule, l’Oder et l’Elbe. Par un contraste pourtant remarquable, la Bohême, dont la déclivité générale est tournée vers le nord, et dont les eaux s’y portent, se rattache géographiquement au bassin du Danube, comme sa voisine la Moravie. Ce sont les chaînes de l’Erzgebirge et des Sudètes, et non les plateaux de faîte entre l’Elbe et le Danube, qui constituent le vrai mur de séparation du nord et du sud de l’Europe centrale.

Les habitants de la Bohême et de la Moravie constituent bien la même race, et leurs idiomes, que remplace peu à peu une langue littéraire commune, ne présentent que de légères différences. D’ordinaire le nom de Tchèques est réservé aux Slaves de la Bohême, tandis que leurs frère s de Moravie reçoivent les appellations de Moraves et de Slovaques.

La lutte entre Germains et Slaves est très-ardente en Bohême. Il est peu de contrées où deux races, vivant à côté l’une de l’autre, se détestent aussi cordialement que le font les Tchèques et les Allemands de la Bohême, du moins ceux qui s’occupent passionnément de questions politiques ; entre eux, c’est plus que de l’antipathie, c’est presque de la haine. Aux yeux du Tchèque, l’Allemand est un « lourdaud »l, une « brute », une « punaise » ; pour le Germain, le Bohémien est un « menteur » et un « reptile ».

Ce n’est point sans peine que les Tchèques ont pu garder la supériorité numérique dans la contrée. Entourés d’Allemands, serrés comme dans un étau entre l’Autriche et la Saxe, ne se rattachant à leurs frères de race que par une bande étroite de terrain, c’est vraiment une merveille de l’histoire qu’ils aient su si bien se défendre contre leurs envahissants voisins ; condamnés à l’héroïsme par leur position même, ils ont vécu contre toute vraisemblance. Il est certain, quel que doive être un jour le succès de leurs efforts en faveur de l’autonomie nationale, que les Tchèques constituent l’un des groupes de race les plus solides et les plus énergiques de l’Europe.

Ce sont, parmi les Européens, ceux dont la boite osseuse a la plus grande circonférence et la plus forte capacité cérébrale ; à cet égard, les Germains sont de beaucoup les inférieurs des Slaves de Bohême et de Moravie. S’il était permis, avec certains anthropologistes, d’essayer un classement des peuples par ordre de valeur intellectuelle en comparant la capacité moyenne des crânes, les Tchèques occuperaient un des premiers rangs parmi les hommes. Au physique, ils diffèrent assez peu de leurs voisins les Allemands, si ce n’est peut-être par leurs pommettes plus saillantes et leurs yeux plus enfoncés. Quant aux femmes, elles sont renommées, celles de Prague surtout, par la beauté de leur figure et l’éclat de leur teint.

Cette race a d’ailleurs toujours eu un grand rôle dans le monde des idées. C’est à Prague que se fonda, vers le milieu du XIVe siècle, la première université de l’Europe centrale, où bientôt l’on vit accourir jusqu’à 20 et 30000 étudiants. C’est en Bohême qu’éclata cent ans avant Luther le mouvement précurseur de la Réforme ; en même temps la langue écrite, née en Moravie lors de la traduction de la Bible, se fixa par un système d’orthographe qui est encore employé de nos jours, et l’instruction publique prit un développement extraordinaire, arrêté plus tard par une impitoyable réaction. Aujourd’hui même, la masse du peuple s’instruit rapidement. Bien que les paysans tchèques n’aient été affranchis de leur demi-servage qu’en 1848, ce sont la Bohême et la Silésie qui occupent dans l’empire le deuxième rang au point de vue de l’instruction publique ; elles ne sont dépassées que par les provinces autrichiennes proprement dites. Les Tchèques ont des aptitudes toutes spéciales pour l’étude des hautes mathématiques ; ils sont également très-portés vers la musique et composent, paraît-il, avec une grande facilité.

Ce que nous avons dit de l’agriculture en Hongrie s’applique également à la Bohême et à la Moravie. Ce sont des pays de grande propriété, et cette concentration du sol dans quelques mains a pour conséquences l’appauvrissement et la démoralisation. En revanche, la Bohême et ses deux voisines de l’Est sont à la tête de l’industrie austro-hongroise ; la valeur annuelle des produits manufacturés y atteint ou dépasse même celle des produits agricoles, et s’élève à plus d’un milliard de francs. Filatures de colon, de laine et d’autres textiles, imprimeries et teintureries d’étoffes, manufactures de drap, forges et hauts-fourneaux, fabriques de machines, usines de produits chimiques, faïenceries, papeteries, sucreries, .brasseries, les pays tchèques ont tout l’outillage nécessaire à la production des objets matériels de consommation et de luxe réclamés par les peuples modernes.

Parmi ces objets, les verres sont les produits qui, sans fournir les plus grands revenus, sont pourtant l’orgueil et la gloire de la Bohême. Héritiers des Vénitiens, les artistes verriers du Böhmerwald et du Riesengebirge ont su donner à tout ce qu’ils façonnent une admirable élégance de formes et de couleurs. Par la finesse et la légèreté du cristal, la taille des facettes, la beauté du dessin, le choix heureux des nuances, l’éclat et la solidité des peintures, les verres de Bohême peuvent soutenir la comparaison avec les produits les plus achevés des fabriques les plus célèbres de l’Europe. Les grandes villes du pays ont attiré une nombreuse population industrielle ; mais c’est principalement autour de Reichenberg, et dans toute la zone qui couvre le haut bassin de l’Elbe, que s’est concentrée la grande activité manufacturière : là est le Lancashire de l’Austro-Hongrie.

Types et costumes du Tyrol

V.

On voit, par cet assemblage de races placées sous une seule autorité, combien est instable l’équilibre de la double monarchie danubienne. Sans la puissance de continuité que possèdent les institutions, et sans la force que donnent au gouvernement l’organisation administrative et la discipline de l’armée, la monarchie austro-hongroise se disloquerait infailliblement. Chaque mouvement européen un peu violent imprime au vieux mécanisme les secousses les plus périlleuses, et ce n’est pas sans peine qu’on parvient à le remettre en marche. L’aigle à deux têtes de l’empire autrichien est devenu un symbole parlant : on dirait que les deux moitiés de l’animal cherchent à se séparer.

La partie allemande de l’Autriche, exclue politiquement de l’Allemagne par les événements de 1866, n’aspire qu’à y rentrer ; elle s’y rattacha moralement, malgré toutes les petites rivalités de villes et de provinces. Si la force croissante du parti slave arrivait à rompre la cohésion de l’empire austro-hongrois, les Allemands en seraient bien vite consolés ; ils n’auraient qu’à s’appuyer sur la grande Allemagne, à laquelle les rattachent déjà les liens de la langue et d’un patriotisme commun. Toute autre serait la situation des Hongrois, qui n’ont point d’amis et de parents au nord du Danube. Que Constantinople tombe entre les mains des Russes ou devienne le centre d’un empire yougoslave, et Pesth se trouve pour ainsi dire suspendu dans le vide : les Hongrois sont, comme peuple, à la merci de leurs plus puissants voisins.

Quoi qu’il en soit, l’incertitude de l’avenir n’empêche nullement l’Austro-Hongrie de progresser rapidement au point de vue matériel, comme la plupart des nations européennes.

Depuis le milieu du siècle jusqu’en 1873, année de l’Exposition universelle de Vienne, l’activité industrielle de l’Austro-Hongrie s’est accrue avec une rapidité singulière. De nouvelles usines s’ouvraient dans toutes les provinces, des lignes de chemins de fer se construisaient dans toutes ! les directions ; d’autres étaient projetées en grand nombre ; des compagnies de toute espèce se fondaient pour l’exploitation des mines, pour le prêt des capitaux, lorsque tout à coup, le 9 mai 1873, eut lieu le krach, premier craquement de l’édifice des banques autrichiennes, dont la ruine entraîna celles d’innombrables familles et l’appauvrissement du pays entier. Tout le mouvement industriel s’en trouva paralysé.

Le gouvernement n’était pas en état de parer ou de remédier à cette catastrophe. Ses finances ne sont pas bonnes, et c’est souvent à grand’peine qu’il se procure l’argent nécessaire à son perfectionnement, ainsi qu’au maintien de sa puissance en Europe. Le déficit est de règle : de 1781 à 1878, c’est-à-dire en près d’un siècle, les recettes annuelles n’ont été que deux fois seulement supérieures aux dépenses, et, pendant ce temps, que de banqueroutes partielles, déguisées par des artifices plus ou moins ingénieux !

Les deux tiers des recettes annuelles de l’Austro-Hongrie servent à solder ses dépenses militaires, qui sont de deux natures : l’entretien de l’armée et les intérêts des capitaux empruntés pendant les guerres passées ; il ne reste ainsi qu’un tiers pour le gouvernement et l’administration, pour l’instruction et les travaux publics, et pour les dépenses imprévues. La dette autrichienne est de 11 milliards, dont 6 milliards et demi pour l’Autriche, 3 milliards et demi pour la Hongrie, auxquels s’ajoutent pour les deux pays un milliard de dette flottante. Cette dette équivaut à sept années du revenu total de l’empire.

Le revenu lui-même était évalué, pour 1877, à 1357 millions. Les dépenses ayant atteint le chiffre de 1450 millions, il y a eu déficit de 93 millions. Aussi l’État se voit-il obligé de recourir à des taxes onéreuses pesant sur les objets de consommation ; il incite même les particuliers à déposer leur argent dans les loteries impériales-royales. Mais ces expédients ne suffisent point ; il faut faire appel aux prêteurs bénévoles, et toujours ajouter de nouvelles sommes sur le grand livre de la dette. Aussi le crédit de l’Austro-Hongrie est-il malheureusement peu solide, et son billet a cours forcé ordinairement d’un cinquième au-dessous du pair.

Là est l’un des grands dangers de la puissance autrichienne, obligée qu’elle est, avec des finances constamment en désarroi, de faire face aux redoutables éventualités qui menacent son existence, et d’agir en toute occasion avec la plus rare prudence. D’après les vieux errements politiques, il eût semblé naturel que l’Autriche allât tout récemment occuper la Bosnie et rectifier à son profit la bizarre frontière du pays dalmate. Mais elle s’est gardée de saisir cette occasion, et semble repousser l’idée de compenser par aucune conquête ses pertes de territoire en ces dernières années.

Cet exposé donne une idée de toutes les questions examinées par Élisée Reclus dans un travail sur chaque pays ; ajoutons que toutes, sans exception, qu’elles appartiennent à la géologie ou à l’ethnologie, à la discussion historique ou à la description physique, sont traitées magistralement. On ne peut pas dire précisément qu’elles ne laissent rien à connaître, on ne peut jamais être complet en pareille matière ; mais du moins elles ne laissent inassouvie aucune curiosité légitime.

Types galliciens — Paysans et juifs

[1Voyez la Revue scientifique du 16 décembre 1876, tome XI, 2e série, page 577.

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