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La photographie et les falsifications

Albert Londe,La Nature, N°970 - 2 janvier 1892

jeudi 26 février 2009, par Denis Blaizot


Les applications de la photographie, au point de vue judiciaire, ne sont pas encore très nombreuses, mais elles ont déjà une importance qu’on ne saurait méconnaitre : le relèvement de l’état des lieux après un crime, de la position de la victime, constituent des documents de grande valeur : la multiplication des portraits d’un inculpé en fuite et leur envoi immédiat à la police a permis souvent des arrestations rapides : enfin la photographie obligatoirement prise de tout prévenu qui passe au Dépôt, rend de grands services pour éviter les fausses déclarations et établir l’identité d’un individu qui a déjà passé par les mains de la justice. Mais ce n’est pas encore tout :

La photographie est appelée à rendre des services encore plus grands dans le cours de certaines expertises. On connaît les beaux travaux de M. Gobert, l’habile expert des tribunaux qui, sur un billet à ordre gratté et surchargé, vint apporter, au moyen d’une épreuve agrandie, la preuve indéniable du faux ; qui, dans une autre affaire, montrait à grande échelle deux signatures paraissant identiques sur les originaux et offrant, cependant, à l’agrandissement des différences indiscutables. Dans le même ordre d’idées la comparaison de deux pièces de monnaie, l’une vraie et l’autre fausse, met immédiatement en lumière, même pour le moins exercé, l’écart qui sépare la pièce authentique de la pièce fausse ( [1]).

Dans le premier cas, c’est grâce à la merveilleuse faculté de la plaque sensible de distinguer certaines colorations que notre œil ne saurait apercevoir, que l’écriture ancienne faite avec une encre différente a pu être distinguée sous la nouvelle. Dans les autres, la photographie est intervenue pour grossir des objets trop petits ou des détails de ces objets, et en montrer, par l’agrandissement, d’une façon tout à fait manifeste, les différences si faibles qu’elles fussent.

Étant données, d’autre part, l’impartialité et la sincérité de la photographie, on comprend comment, en justice, elle peut avoir un poids considérable pour apporter la preuve écrite du faux et la rendre facilement visible pour tous. C’est pourquoi, si elle peut être appréciée à un haut degré par l’accusation, elle est vivement combattue par la défense qui voudrait contester l’exactitude de cette arme dangereuse.

Dans un récent procès qui vient d’être jugé aux assises de la Seine, on a pu se convaincre de l’avantage que la photographie peut apporter dans eertaines affaires délicates, et de l’opposition qu’elle peut rencontrer dans la bouche d’un avocat habile, désireux avant tout d’écarter les preuves les plus graves de la culpabilité de son client.

Il s’agissait d’un procès intenté par l’État à un industriel soupçonné d’avoir fait usage de faux poinçons appliqués sur des alliances. On sait que tout bijou est contrôlé par des agents de l’État et que cette marque n’est apposée que si le titre est légal. Pour faire l’insculptation du poinçon, on place la bague sur une enclume spéciale que l’on nomme la bigorne. Celle-ci n’est pas lisse, mais porte, gravés avec une finesse extrême, une série d’insectes tous différents les uns des autres, de sorte qu’outre la marque l’objet portera à l’intérieur une seconde empreinte que l’on nomme la contremarque. Suivant l’endroit de l’enclume sur lequel la bague aura porté, on obtiendra la reproduction de tels ou tels insectes.

Les poinçons sont, eux aussi, des merveilles de gravure et ils ne peuvent être exécutés que par quelques artistes de premier ordre : leur dimension est de 2 millimètres seulement. Ils représentent une tête d’animal et portent, en plus, une marque particulière spéciale à chaque bureau de garantie. L’intérêt qu’il peut y avoir à éviter le contrôle de l’état est de permettre la vente de bijoux qui n’ont pas le titre légal, ou lorsque le titre est légal de réaliser un bénéfice illicite en évitant de payer les droits de poinçonnage.

Dans l’affaire dont nous parlons, les nombreux bijoux saisis furent confiés à M. Riche, l’habile directeur des essais de la Monnaie. Le titre en fut reconnu légal, mais la plupart présentaient des marques et des contremarques suspectes. L’examen le plus minutieux en fut fait par deux habiles graveurs, MM. Lagrange et Dubois, et, étant donné le nombre des pièces, dura de longs mois. Les conclusions des trois experts furent que les marques incriminées n’avaient pu être obtenues avec le poinçon de l’État et qu’elles étaient dues à l’usage de poinçons faux. En effet, non seulement l’aspect général de la marque fausse était différent de celui de la marque authentique, mais encore dans aucune des contremarques on ne trouvait trace d’un détail quelconque ressemblant même de loin aux gravures si fines de la bigorne.

Dans l’intention d’apporter à la cour d’assises des documents confirmant les résultats obtenus par les hommes du métier, M. Riche nous fit demander si l’on pourrait procéder par la photographie à des agrandissements des pièces inculpées. Les jurés, de cette manière, pourraient avoir sous les yeux les marques bonnes et mauvaises, et cela sans être obligés de faire l’examen au microscope dont l’emploi exige une certaine expérience et une habitude souvent longue à acquérir ; de plus, les épreuves des différentes pièces étant disposées les unes à côté des autres, la comparaison en devient singulièrement facile.

Nous acceptâmes de faire ce travail et, après de nombreux essais, nous sommes arrivé à des résultats absolument satisfaisants dont nous donnons la reproduction dans cet article. Les difficultés que nous avons rencontrées tiennent principalement aux reflets du métal qu’il faut éviter d’une manière absolue. D’autre part, il est nécessaire d’avoir un éclairage particulièrement intense, et dirigé d’une façon toute spéciale pour bien mettre en lumière la partie à reproduire.

Voici, en quelques mots, le dispositif que nous avons employé. Nous montons sur la platine d’un microscope horizontal la bague à examiner. Un dispositif spécial nous permet de la centrer exactement, et de placer rigoureusement le plan de l’empreinte dans un plan perpendiculaire à l’axe optique de l’objectif. On sait, du reste, que ces conditions sont nécessaires pour obtenir une image exempte de déformations. La bague était éclairée par un faisceau de lumière oxhydrique concentrée au moyen d’une lentille sur la partie à reproduire. La direction de la lumière faisait avec l’axe optique de l’objectif un angle aussi aigu que possible. Le microscope portait un objectif de très faible grossissement, dont l’image était reprise par un oculaire de fort grossissement.

Une chambre noire horizontale également s’adaptait au tube du microscope et permettait de recevoir l’image sur la plaque sensible. Les temps de pose ont varié de cinq à dix minutes pour un grossissement de 12 diamètres.

Pour les contremarques, la bague était coupée et le fragment portant l’empreinte de la bigorne monté comme précédemment. Les pièces qui nous ont été confiées en grand nombre étaient soit des empreintes de poinçons vrais, soit des empreintes de poinçons soupçonnés. Nous en donnons ici quelques reproductions ( Les reproductions de nos clichés en ce qui concerne la marque et les contremarques authentiques, n’ont été faites qu’avec approximation relative par le dessinateur, afin de bien donner leur aspect, mais non le dessin exact : le lecteur comprendra facilement que nous n’avons pas cru devoir en donner le fac-similé rigoureux, Au contraire les marques et contremarques fausses sont reproduites littéralement). Le numéro 1 de la figure 2 représente une tête de cheval portant la marque du Havre. c’est l’empreinte du poinçon vrai de l’État ; les numéros 2 et 5 représentent les empreintes de deux poinçons faux qui ont été retrouvées sur toute une série de bagues. La différence, à l’échelle du grandissement, est énorme et il n’y a aucune confusion possible. Nous avons d’ailleurs fait reproduire à taille égale une bague sur laquelle on aperçoit la marque en grandeur tout à fait exacte (fig, 1).

De même pour les contremarques, la figure 3 représente deux empreintes authentiques dans deux régions différentes de la bigorne, dans l’une on voit le mormolis (n° 1) et dans l’autre le clairon (n° 2), deux insectes parfaitement reconnaissables. Au contraire, dans la figure 4 qui est la reproduction de deux contremarques fausses, on ne rencontre rien qui ressemble, en quoi que ce soit, aux gravures si fines de la bigorne.


Les différences sont telles, sont si évidentes, qu’au­cun doute n’est possible. La défense a bien essayé de faire dévier la question lors de notre déposition et de faire écarter cette preuve éclatante du faux, en prétendant que la photographie était incapable de reproduire les vraies dimensions des objets et que, par suite, dans l’espèce, elle devait être suspecte.

Mais si de pareilles objections peuvent être faites devant la justice et dans l’intérêt d’un client compromis, nous ne saurions trop, cependant, nous élever contre des arguments qui ne tendraient rien moins qu’à rabaisser la photographie dont l’une des qualités les plus indéniables est précisément celle de la sincérité et de l’impartialité de l’exécution.

Pour donner des preuves de l’exactitude que l’on peut obtenir dans ces études, nous avons eu, par erreur, à reproduire, à un mois d’intervalle, la même pièce. A la simple inspection du cliché, nous avons immédiatement reconnu que le bijou en question avait déjà été photographié par nous, Si la photographie pouvait apporter par elle-même des causes de déformation, il eût été difficile d’obtenir deux épreuves qui étaient identiques au point de se superposer rigoureusement l’une à l’autre. M. Riche avait fait exécuter également des recherches du même genre par le Laboratoire municipal. Le dispositif employé n’a pas été le même que celui qui nous a servi, mais néanmoins les résultats obtenus sur les mêmes pièces sont absolument concordants.

Du reste, nous l’avons déjà dit, la photographie n’est intervenue dans cette affaire que pour matérialiser en quelque sorte la conviction absolue des ex­perts compétents ; le procès s’est terminé par la condamnation de l’accusé.

Dans toutes les affaires du genre de celle dont nous avons parlé, la photographie pourra seule apporter la preuve indiscutable du fait reconnu par les experts et contribuer ainsi, pour une part indéniable, à la recherche de la vérité.


[1Voir A. Londe, La photographie moderne, Paris, Masson, 1888, p. 167 et suivantes

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