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L’anthropomètrie

Jean Sigaud, La Science Illustrée N°71 — 6 Avril 1889

Mis en ligne par Lauryn le samedi 6 juillet 2013

Le malfaiteur de profession est, en général, ingénieux et adroit. Il sait à merveille, à chaque nouveau méfait dont il charge, allègrement du reste, sa conscience, que son premier soin, s’il vient à être pris, devra être de cacher son passé, de dépister les recherches, et de se présenter devant l’indiscrète justice avec un état civil tout neuf. Le casier judiciaire, pour lui, voilà l’ennemi ! Il faut reconnaître que, jusqu’à ces dernières années, il lui arrivait assez souvent de réussir. Le système employé à la préfecture de police pour reconnaître un cheval de retour avait un caractère d’innocence bien propre à rassurer le malfaiteur. On le faisait défiler lentement devant une double rangée de gardiens de la paix et d’agents de la sûreté, et celui de ces derniers qui l’arrêtait au passage en criant : Je te reconnais, tu es un tel ! touchait, après vérification, bien entendu, une prime de cinq francs.

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Il y avait bien aussi la photographie, qui rendait, qui rend encore d’inappréciables services. Mais les années, et à défaut des années, un peu d’habileté, modifient si facilement la figure, le costume et les allures d’un homme ! Puis, la préfecture de police a, dans ses cartons, quelque chose comme 100000 photographies. Allez donc trouver la bonne, dans le tas ? surtout quand l’individu qu’on vous amène vous donne un faux nom.

Jusqu’à ces derniers temps, ce duel entre le coquin et la justice restait donc indécis. Il ne l’est plus, grâce au rouage ingénieux et nouveau, basé sur l’anthropométrie, que M. Alphonse Bertillon a conçu, créé de toute pièces et introduit dans le service de l’identification.

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L’anthropométrie — son nom l’indique — consiste dans la notation des diverses longueurs osseuses relevées sur un individu, telles que la taille, la longueur de la main, du pied, la longueur et la largeur de la tête, etc. Il n’est pas nécessaire — étant donné qu’il n’existe pas deux sujets ayant exactement la même mensuration — de démontrer la supériorité du signalement anthropométrique sur le signalement usuel et sur la photographie. Mais l’anthropométrie, sans la classification permettant de créer des catégories de signalement propres à rendre les recherches effectives et promptes, ne pouvait avoir pour la police aucune utilité pratique. Voyons donc le système employé par M. Bertillon, et, pour plus de clarté, opérons sur les 100000 photographies qu’il a réunies, en quelques années, la préfecture de police.

Tout d’abord, écartons les 40000 portraits de femmes ou d’enfants, à qui le système anthropométrique n’est pas applicable ou n’est appliqué que depuis peu de temps. Nous sommes en présence de 60000 photographies. La première division qui se présente à l’esprit est celle basée sur la taille, mais la taille peut se modifier avec les années, elle prête à la tricherie, elle se mesure mal ; de plus, elle ne varie couramment d’un individu à un autre que de 30 centimètres, d’où il résulte que si nous admettons qu’on ne puisse la mesurer qu’à 3 centimètres près, nous ne pourrions établir que dix groupes différents de tailles : avec la tête, au contraire, qui se mesure à 1 millimètre près et qui varie de 30 millimètres, nous pourrons établir 30 catégories. De plus, le crâne, passé vingt ans d’âge, ne se développe plus que très légèrement. Pour ces raisons, c’est la longueur de la tête, de la concavité de la racine du nez au point le plus saillant de la bosse occipitale, qui a prévalu comme division primordiale.

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Nous partagerons donc les 60000 individus en trois divisions suivant la longueur petite, moyenne ou grande, de leur tête, et nous n’aurons déjà plus qu’à opérer sur 20000 photographies-fiches. Mais l’expérience prouve que la largeur de la tête varie indépendamment de sa longueur, et cette différence nous permettra de diviser les 20000 sujets d’une des séries ci-dessus en trois autres catégories, suivant la largeur, petite, moyenne ou grande, de leur tête, soit un peu plus de 6000 photographies. La longueur du doigt médius donnera une troisième indication encore plus précise qui divisera à nouveau chacun des paquets de photographies précédents en trois et le réduira à des séries de 2000, divisées elles-mêmes, d’après la longueur du pied gauche, en trois autres de 600. Ces 600 partagées en trois, suivant la longueur de la coudée, il ne nous reste plus que 200 photographies, réduites à 70 avec la longueur de l’auriculaire, à 25 avec la taille, et à 9 ou 10 avec l’envergure des bras.

C’est ainsi qu’au moyen des coefficients anthropométriques, la collection des 100000 photographies-fiches peut être divisée en groupes d’une dizaine seulement, qu’il est facile dès lors de parcourir rapidement.

Supposons donc qu’on arrête un malfaiteur qui cache son nom et que l’on veuille savoir s’il a déjà été mesuré ou photographié : on prendra la longueur de sa tête, et l’on saura déjà dans quelle série de cartons on trouvera son portrait. La largeur de sa tête désignera plus spécialement un de ces cartons. La longueur du doigt médius, du pied, de la taille, l’envergure de ses bras, permettront d’arriver à l’endroit précis où doit être rangée cette photographie.

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Ce système exposé très succinctement, nous allons pouvoir, grâce à l’obligeance de M. Bertillon, faire fonctionner à notre tour devant nos lecteurs ce mécanisme ingénieux et visiter avec eux les différents locaux du service de l’identification.

C’est tout au haut d’un des pavillons du Palais de Justice qu’est installé ce service, qui comprend aussi la photographie, dont nous parlerons dans un prochain numéro. De la salle du Dépôt, située au rez-de-chaussée, nous allons nous engager avec une escouade de six individus à figures patibulaires dans l’escalier en colimaçon, étroit et sombre, en haut duquel s’ouvre la salle des gardes. Cette appellation féodale a sa raison d’être. Ils sont là, en effet, les bons gardes de Paris, silencieux ou devisant à voix basse, et couvent d’un œil paternelle troupeau de brebis — galeuses — dont ils sont les bergers. Aucun luxe, naturellement, ni de bon, ni même de mauvais goût. Mais cette salle a un aspect assez particulier, avec ses rangées de stalles de chœur qui vont se transformer dans un moment en cabinets de toilette.

C’est uniquement revêtu, en effet, de son pantalon et de sa chemise, que le prévenu doit passer dans la pièce suivante, où il déclinera ses nom, prénoms ... et qualités. Le voilà mûr pour l’anthropométrie, qui le guette, qui l’attend, qui va le happer au passage. Cette salle de l’anthropométrie ressemble vaguement à une chambre des tortures avec ses toises, ses chevalets, ses instruments d’acier reluisant aux mains des zélés mais pacifiques tortionnaires de M. Bertillon, ses greffiers huchés sur des estrades, et enregistrant les chiffres que leur lance d’en bas le métreur. Ce dernier s’empare du prévenu, dont il mesure la taille tout d’abord, puis la longueur des bras étendus en croix.

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Cette dernière mensuration passe dans le public pour être toujours égale à la taille. En réalité, elle lui est souvent supérieure ou inférieure de 5, 10, 15 et jusqu’à 20 centimètres. La longueur du médius gauche est la meilleure des indications ; on peut le mesurer exactement à 1 millimètre près, en ayant soin de faire plier le médius d’équerre par rapport au dos de la main. Celle-ci ne se prête à aucune tricherie et demeure immuable depuis l’âge adulte jusqu’à la vieillesse.

C’est ensuite la dimension du crâne, du front à l’occiput, et d’une tempe à l’autre. Le petit instrument à tiges recourbées et mobiles employé à cette dernière mensuration est d’une précision merveilleuse ; un millimètre en plus ou en moins, et l’instrument ou passe sans toucher ou ne passe pas. Enfin, on mesure l’oreille en longueur et en largeur, et le pied. Pour avoir la mesure bien exacte de ce dernier, on fait prendre à l’individu une position telle qu’il lui soit impossible de le déformer par une contraction quelconque. II ne reste plus qu’à noter la couleur des cheveux, de la barbe, des yeux, et à examiner minutieusement le sujet pour découvrir sur lui les cicatrices, contusions, grains de beauté, tous les signes particuliers, en un mot, qui serviront plus tard à le faire connaître et qui sont soigneusement indiqués sur sa fiche. Le voilà libre... d’aller se faire photographier dans une autre partie du service, située plus haut encore, un étage au-dessus.

Nous avons donc le signalement de cet homme. Il s’agit de savoir maintenant si nous avons affaire à un repris de justice, auquel cas son ancienne fiche contenant les chiffres de sa mensuration dans la partie supérieure, sa photographie de face et de profil au-dessous, ses nom, condamnations et tares au verso, se trouvera dans les 60000 qui remplissent, dans un coin- de la pièce, deux sortes d’armoires ouvertes dont les rayons sont divisés en une infinité de petites cases. L’employé descend successivement toutes ces cases, suivant le procédé expliqué plus haut, il les feuillette pour ainsi dire comme on fait d’un dictionnaire pour arriver au mot que l’on cherche, et il ne tarde pas, d’élimination en élimination, à n’avoir plus devant lui que la dizaine de sujets, ayant à quelques millimètres près, les mêmes dimensions. C’est donc dans cette série de dix fiches au maximum qu’il trouvera celle de son homme, si ce dernier a déjà été arrêté. Il les fait glisser rapidement les unes sur les autres et tombe en arrêt sur une dont il ne voit que le haut, mais qui porte absolument les mêmes chiffres que ceux qu’il tient à la main. Il n’y a aucun doute, et c’est à peine s’il jette un regard distrait sur la photographie qui apparait à son tour et qui ne viendra plus là que comme appoint.

L’individu a déclaré tout à l’heure se nommer Durand, être né à Bruxelles, n’avoir jamais été condamné. Notons en passant qu’on a négligé de le faire déshabiller et d’examiner les signes particuliers qu’il pouvait avoir sur le corps. Il est rappelé, et alors s’engage ce colloque très court entre l’identificateur qui compare les deux fiches et l’identifié qui se trouble de plus en plus, honteux le plus souvent comme un lapin pris au piège.

  • Vous vous appelez Durand ?
  • Oui.
  • Non. Vous vous appelez Dubois. Vous êtes né à Bruxelles ?
  • Oui.
  • Non. Vous êtes né à Lille. Vous n’avez jamais été condamné ?
  • Non.
  • Si. En 1884, 85 et 87. Vous persistez à nier ?
  • Oui.
  • Voilà votre photographie. Vous niez toujours ?
  • Oui.
  • Déshabillez-vous. Nous allons trouver une cicatrice de deux centimètres et demi entre la première et la deuxième côte, un grain de beauté sur l’épaule droite, et un autre dans le gras, du bras gauche. — Allez vous asseoir.

L’homme, en effet, n’a plus qu’à aller s’asseoir. Il vient de surgir, tout entier, avec son signalement, son masque, ses tares, son passé, de cet amas de petits cartons sous lequel il pouvait se croire bien et dûment enterré.

Et voilà l’anthropométrie ! Voilà résolu le problème de trouver en cinq minutes, au milieu de cent mille photographies, celle d’un homme, dont on ne connaît pas le nom. Le moyen employé est bien simple, comme on le voit.

Seulement, il fallait le trouver.

Jean Sigaux.

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La photographie au palais de justice

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