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Le mécanisme du colmatage de la baie du Mont-Saint-Michel

Charles-Henri Besnard, La Nature N°1958 — 3 décembre 1910

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 5 mai 2013

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Il se produit dans la baie du Mont-Saint-Michel un double phénomène des plus curieux. Participant au mouvement général de toute la côte nord-ouest de la France, la partie du rivage normand qui nous intéresse voit le niveau de son sol baisser de jour en jour ; la mer ne profite pas de cette circonstance pour s’établir là où furent des continents, elle s’efforce par des apports de sable, à combler les terrains qui se dérobent sous les pas du cultivateur.

Aussi, dès le moyen âge, l’homme chercha-t-il à profiter de cette aubaine et construisit-il de longs endiguements pour retenir au rivage le sable en suspension dans l’eau de la marée montante. Nous avons traité ailleurs [1]l’histoire de ces luttes entre l’homme et l’Océan, combats dont l’avantage reste au profit de l’ingénieur ; nous voulons simplement envisager ici les moyens employés de nos jours qui ont abouti au triomphe du génie humain.

Il s’agissait de combler une vaste superficie de grèves que la mer, en se retirant, laissait à découvert. Le sol gris de ces grèves, dont chacun connait la grandiose étendue, est formé d’un limon appelé tangue, résidu composé de débris de roches granitiques, de végétaux marins et de poussières de coquillages dont un banc considérable existe près de Jersey. Cette tangue se prête à la culture intensive et constitue un engrais, riche en potasse, phosphate, azote et iode, des plus précieux pour les terrains argileux [2].

À la surface, dès que les visites de la mer deviennent plus rares, une première végétation apparaît, c’est la criste marine, bientôt suivie par un herbu favorable au possible à l’élevage des moutons dits de prés salés.

Il appartenait aux ingénieurs modernes de réaliser sur la mer la conquête définitive d’une grande partie des grèves de la baie du Mont-Saint-Michel.

En 1856, la compagnie Mosselman, qui venait d’obtenir la concession de 2800 hectares de grèves, se mit en mesure de prendre possession de ces larges espaces, et, pour cela, il lui fallut d’abord en chasser la mer.

On entreprit alors une série de travaux, qui, conduits avec une méthode admirable, devaient, en moins de 50 ans, amener en grande partie la réalisation du but poursuivi.

On dut commencer par canaliser les rivières qui se jettent dans la baie, car, à chaque retrait de la marée, elles se creusaient un lit nouveau. Tant que la liberté ne leur était ravie, le colmatage était impossible. Les plus dangereuses de ces rivières étaient la Sée et la Sélune à l’est, et le Couesnon à l’ouest. Pour immobiliser les premières, on construisit immédiatement la digue dite de Roche-Torin, établie en enrochements ; elle a une hauteur inférieure au niveau des marées de cote moyenne. Partant de la côte normande d’un point qui lui a donné son nom, elle se dirige vers le Mont-Saint-Michel et n’est interrompue qu’à environ 2 kilomètres de ce dernier (voir la carte ci-contre) ; se comportant comme les filets que les pêcheurs tendent parfois à travers les sables, pour capter le poisson qui regagne le large lorsque la mer descend, ce long ruban de 4000 m. retient contre le rivage, lorsque la mer se retire, la tangue en suspension dans l’eau. Une autre tache des plus importantes lui est confiée : celle de rejeter au nord les cours de la Sée et de la Sélune.

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Le Couesnon, d’humeur sans doute plus vagabonde, fut difficile à fixer. La tangue engloutit les premiers travaux d’endiguement, et il ne fallut rien moins pour les maintenir que de construire une digue insubmersible de 1800 mètres de longueur. L’établissement de cette dernière fut chose fort peu aisée, car le sol, d’une consistance à peu près nulle à cet endroit, n’était pas capable de supporter le poids des roches. Après de nombreux essais infructueux, M. Pillet, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, trouva une solution des plus élégantes. Remarquant que la pierre, du fait de son poids relativement. considérable, se frayait un chemin trop facile à travers la tangue, celle-ci, pensa-t-il, même accumulée sur une grande hauteur, devait, grâce à son extrême légèreté, demeurer à la surface des grèves. C’est à cette ingénieuse observation que la digue doit son existence. Seulement, pour la protéger contre les coups de mer, elle fut parementée latéralement d’enrochements posés à sec, sans mortier.

Cette fois (en 1881), le cours du Couesnon est bien immobilisé et les apports de tangue ne tarderont pas à montrer l’efficacité des mesures prises. On peut, sur notre carte, se rendre compte de l’importance des terrains conquis à l’ouest du Mont-Saint-Michel depuis le moment où le Couesnon fut maîtrisé.

À l’est, par contre, le colmatage se poursuivit d’une façon plus lente. Il restait en effet, entre le Couesnon et la Selune, une série de fleuves côtiers de moindre importance dont les divagations venaient singulièrement déranger les prévisions. Aussi les recueillit-on dans un même chenal et furent-ils ainsi canalisés, rejetés au delà de la pointe de Roche-Torin, dans l’estuaire de la Sélune.

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Le travail automatique du colmatage s’opéra dès lors librement, et, méthodiquement chaque année, la mer dépose 635 mètres cubes de tangue par hectare dans l’immense triangle dont. les sommets sont : Roche-Torin, le Mont-Saint-Michel et la Chapelle Sainte-Anne.

Ce résultat se poursuit d’année en année sous nos yeux. Déjà, sur certains points, l’herbu n’est guère éloigné que de 500 mètres du Mont-Saint-Michel. C’est surtout au moyen de la construction de la digne de Roche-Torin et par la dérivation des rivières que le but a pu être atteint. On voit fort bien sur notre carte l’effet que produiraient la Sée et la Sélune, si, au lieu d’être repoussées vers Tombelaine par la digue submersible, elles venaient vagabonder le long du rivage.

Si aucune mesure vraiment efficace n’intervient en ce moment, il est facile de calculer que, dans une vingtaine d’années, le problème posé en 1856 sera complètement résolu et le Mont-Saint-Michel s’élèvera entouré de champs cultivés.

C’est en considérant les mesures employées pour favoriser le colmatage que l’on peut trouver la solution du problème qui passionne en ce moment ingénieurs et artistes ; nous voulons parler de la question du maintien de l’insularité du Mont-Saint-Michel.

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Nous avons vu que le Couesnon contenu par la puissante tutelle de la digue insubmersible s’était à l’ouest créé un chenal à présent inviolable, mais du fait. de sa proximité même du rocher, il forme au pied de la montagne une étendue d’eau qui assure de ce côté un isolement suffisant. En effet, la violence du courant que forme la mer en se heurtant au Couesnon et à la digue insubmersible est telle que la tangue, au milieu de cette agitation, ne peut se déposer et, entraînée vers la haute mer, elle dégage les abords du mont.

À l’est, la Sée et la Sélune ont une tendance évidente à se diriger vers le Mont-Saint-Michel ; il suffirait donc de raccourcir la digue de Roche-Torin pour permettre à ces rivières de suivre leur cours naturel. Elles viendraient alors baigner la base des fortifications du moyen âge et créer une zone d’isolement comparable à celle existant actuellement à l’ouest du fait du Couesnon.

Il resterait aux ingénieurs à défendre le rivage contre la fureur des vagues, mais sans doute trouveraient-ils une solution simple et économique comme celles qu’ils ont su imaginer ailleurs.

La digue insubmersible, si connue des touristes, deviendrait un auxiliaire précieux pour maintenir le nouveau régime des eaux. Il serait à souhaiter toutefois que son tracé fût légèrement modifié, de telle sorte que, se dirigeant plus à l’ouest du Mont, elle dégageât complètement l’entrée de la ville.

Ainsi l’effort triomphant du génie humain aboutirait au double résultat d’avoir réussi à conquérir sur la mer plusieurs milliers d’hectares de terres éminemment fertiles et d’avoir sauvegardé un site unique et la silhouette grandiose d’un des plus admirables chefs-d’œuvre du moyen-âge.

Charles-Henri Besnard


[1Mercure de France, 1e mars 1910, p. 95.

[2Voy. La Nature du 10 sept. 1892, p. 226.