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Les polders de l’ouest

G. Hervé de Beaulieu, Science et Nautre N°45 — 18 octobre 1884

Mis en ligne par Denis Blaizot le jeudi 2 mai 2013

Dans un article sur les digues du Mont Saint-Michel, M. Nivoit nous a parlé incidemment de la Compagnie des Polders de l’Ouest ; il a déclaré qu’à son avis la création des Polders ne pouvait être que favorable à la conservation du Mont Saint-Michel. Elle rend de plus à la culture une étendue de terrain atteignant presque 3000 hectares et force la mer à reculer, cette mer dont les flots viennent actuellement ébranler les bases du monument incomparable. Reste le côté artistique : — le Mont Saint-Michel ne perdra-t-il pas quelque chose de son prestige grandiose, de son charme pittoresque, lorsque, au lieu de se dresser au milieu des flots ou des solitudes sableuses, il émergera à l’extrémité d’un immense potager, au-dessus d’un océan d’asperges et de choux ? Cela est incontestable ; mais c’est la loi du progrès qui sacrifie toujours le beau à l’utile et fait passer le côté pratique avant la question décorative. C’est en vertu de cette loi que les vieilles landes aux sauvages aspérités s’aplanissent et se fertilisent ; que les antiques forêts sont défrichées et transformées en pâturages ; que les peuples océaniens abandonnent leurs costumes et leurs armes pour adopter les accoutrements européens d’une banalité désolante.

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Étant admis que les plaines de sable qui entourent le Mont Saint-Michel sont destinées fatalement à être transformées en polders, il est intéressant de savoir par quels moyens on peut créer et conserver un polder. C’est précisément dans la concession de la Compagnie des Polders de l’Ouest que nous recueillons ces documents et nous allons rapidement parcourir ses domaines si remarquables par leur aspect et leur grande fertilité. Cette petite Hollande a le double mérite de contribuer à notre prospérité nationale, tout en assainissant et enrichissant une contrée jusqu’alors insalubre et dont la population malheureuse ne vivait que de coquillages et de pommes de terre.

Sous la reine Anne de Bretagne, on avait déjà conquis sur la mer et sur le Couesnon une grande quantité de terres, livrées depuis à la culture et défendues par une forte digue qui ne devait pas avoir moins de 12 mètres d’élévation et revêtue du côté de la mer d’un enrochement à pierres perdues, dont les blocs énormes pèsent plusieurs tonnes. Ce sont ces terres qui forment les marais de Dol, régis par le syndicat des digues et marais de Dol. En 1853, le syndic, faisant son rapport et parlant de la digue ci-dessus, évalue sa longueur à :33 208 mètres et dit que son établissement a coûté plusieurs millions. En 1850, partant de la digue des marais de Dol et allant vers le large dans la haie, se trouvait un immense herbu (prairie naturelle des terrains salés, formée par des soudes, des Cristes ou Salicornes et plus tard par des Agrostis traçantes), dont l’État, propriétaire des lais et relais de mer, chercha à tirer parti en louant les terres qui le formaient à 15 francs l’hectare avec bail de six ans. Les particuliers commencèrent alors à endiguer et à cultiver. On faisait de l’Orge la première année, puis une culture continue de Blé. Non seulement on ne fumait point, mais on vendait tout, Blé et pailles. A l’expiration du bail, en 1856, une grande partie des terres endiguées avaient été reprises par le Couesnon, et les autres étaient dans un état déplorable. C’est alors qu’une Compagnie fondée sous les auspices de MM. Mosselmann, Camus et Laprade, ingénieurs des ponts et chaussées, obtint de l’État une concession de 2800 hectares à conquérir dans la baie, y compris les terrains déjà enclos de 1850 à 1856.

Quiconque a lu les nombreux ouvrages plus ou moins romantiques écrits sur les grèves du Mont Saint-Michel, sait combien étaient redoutées les petites rivières telles que le Couesnon, la Sée, la Sélune, etc., qui, venant se jeter dans la baie, y déplaçaient sans cesse leur lit, créant ainsi des sables mouvants, minant les digues protectrices des terrains et creusant des criches (dépressions formées par les anciens lits à sec) par où la mer s’engouffrait à marée montante et venait couper toute retraite au voyageur imprudent qui s’était aventuré dans les grèves ; il ne lui restait que deux alternatives également affreuses, de se noyer en essayant de traverser ces bras de mer ou d’être enlisé en restant à attendre que la mer vînt jusqu’à lui. En 1857, les premiers soins de la Compagnie furent donc de se rendre maître du Couesnon, cette rivière indépendante qui traversait sa concession, et mettait trente ans à passer de la côte de Bretagne à la côte de Normandie. On l’endigua en le forçant à couler dans un chenal tracé sur la gauche du Mont Saint-Michel. Ce fut là un travail colossal et qui couta fort cher. On voulut en faire autant pour d’autres rivières dévastant la côte normande, mais la Compagnie fut obligée de s’arrêter dans cette voie, cela était trop dispendieux, et elle préféra faire retrancher de sa concession 415 hectares situés à droite du Couesnon endigué.

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Les alluvions qui forment les terres des polders des grèves du Mont Saint-Michel sont ce que l’on appelle la tangue. Il y en a deux espèces, la tangue vive et la tangue grasse. Ces tangues sont formées de moitié sable siliceux provenant de roches granitiques schisteuses et de moitié carbonate de chaux et phosphate de chaux, provenant ce dernier des atolls et l’autre de débris de coquillages marins. À basse mer les dépôts émergent, se tassent et se consolident ; peu à peu leur surface se revêt de Salicornes herbacées, c’est le pré salé où vont paître les milliers de petits Moutons des côtes bretonnes, qui fournissent ces excellents petits gigots que nous connaissons tous sous le nom de gigots de pré salé. Au moment où le pré salé apparaît ainsi et s’étend, la surface qu’il revêt est assez haute pour que la mer n’y vienne plus il chaque marée et le terrain est alors dit mûr pour l’enclôture. C’est à ce moment que la Compagnie des polders intervient et enclot de digues le terrain enherbé pour empêcher que la mer ne revienne le reprendre. Les digues dont sont entourés les prés ainsi conquis presque chaque année, et dont chacun porte le nom de polder suivi d’un nom distinctif, tel que polder Mosselmann, polder Blount, polder Camus, polder des Quatre-Salines (fig. 1), etc., ont les dimensions données sur le croquis (fig. 2). Les digues sont faites avec la tangue, cette matière pulvérulente et excessivement mobile qui constitue le sol de toutes les grèves du Mont. La terre et la pierre coûtent trop cher de transport pour qu’on ait songé à les utiliser dans les grèves.

On fait donc les digues (fig. 3) en tangue par épaisseurs successives de 30 à 40 centimètres ; puis, arrivé à hauteur, de la crête on ouvre la digue sur toute la largeur de cette crête et sur une longueur variable, puis, au moyen de pompes, on y injecte de l’eau. Des hommes descendent dans la tranchée et pilonnent la tangue sous l’eau en l’abattant des parois latérales ; ils forment ainsi au centre de la digue un mur imperméable analogue aux murs d’argile que l’on fait dans les chaussées d’étang et dans les travaux hydrauliques. La digue est ensuite talutée, engazonnée avec des mottes d’herbu et le pied est encore protégé par un enrochement à pierres perdues montant jusqu’à la hauteur des fortes marées (fig. 3). Le terrain enclos est alors assaini par un drainage à ciel ouvert composé de rigoles distantes environ de 50 mètres, venant se déverser dans un canal collecteur qui est lui-même relié avec le grand collecteur et le système général d’égouttement vers le Couesnon. Ces travaux d’endiguement commencés au printemps doivent être terminés : les terrassements entre deux grandes marées d’équinoxe, et le tout avant l’hiver, de façon que le polder soit prêt à être ensemencé à l’entrée de l’hiver ou au plus tard au printemps suivant. De là, nécessité d’opérer chaque fois sur de petites étendues, 75,100, 150 hectares, ce qui multiplie les longueurs de digues et fait revenir l’hectare de terre enclos à 2 et 3000 francs dans bien des cas.

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Le sol des polders est exploité en partie comme tanguière et en partie par la culture. C’est principalement la tangue grise ou maigre que l’on exploite en tanguières. L’extraction se fait à la pelle ou à la drague ; la tangue extraite est mise en tas tronc-cubiques, où elle s’égoutte. On vient la chercher de 30 à 50 kilomètres. On ne paye pas la tangue, l’extraction en est libre. Elle revient suivant la distance à 2,75 fr. , 3,50 fr. ou 5 francs le mètre cube. Le département de la Manche extrait plus de 1 million de mètres cubes de tangue par an. À certaines époques de l’année, les routes aboutissant aux tanguières sont parcourues par des milliers de voitures venant chercher le précieux amendement des côtes granitiques ou schisteuses de la Bretagne, auxquelles il donne l’acide phosphorique et la chaux associés à des chlorures alcalins. À l’automne, on compte quatre à cinq mille voitures par jour venant à la tanguière de Moidrey. En 1872, les trois départements de l’Ille-et-Vilaine, du Calvados et de la Manche exploitaient annuellement 3 millions de mètres cubes de tangue correspondant à 3 900 000 tonnes à raison de 1300 kilogrammes par mètre cube. L’extraction s’est ralentie depuis à cause de l’extension prise par les engrais commerciaux. À 5 francs le mètre cube, la tangue est encore avantageuse à employer, car elle convertit des terres de 500 à 600 francs l’hectare en terres louées 50 à 150 francs l’hectare, ce qui représente dans ce dernier cas une valeur de 1200 à 3000 francs l’hectare et une plus-value de 1600 francs par hectare. La tangue est employée à raison de 30 mètres cubes par hectare mélangée à une quantité au moins égale soit de terre neuve provenant du curage ou hébergement des fossés, etc., soit de fumier de ferme. L’amendement se fait tous les trois ans, ce qui représente une consommation annuelle de 10 mètres cubes par hectare. Avec les 3 millions de mètres cubes exploités chaque année on peut amender 300000 hectares et leur donner une plus-value foncière de 480 millions.

J’ai dit que les alluvions du Mont Saint-Michel étaient aussi exploitées par la culture, et c’est à ce point de vue surtout que les polders ont été créés. Le sol des polders déjà avancés vers la mer est plus siliceux que celui des marais de Dol et c’est ce qui explique pourquoi la fertilité s’y maintient moins longtemps, bien qu’il ait la même composition à part une quantité moindre d’argile. Les Céréales et les Légumineuses (Vesce, Trèfle, Luzerne) sont les plantes qui y viennent le mieux à cause de la grande quantité de calcaire. Aussi ces cultures donnent-elles là des rendements qui peuvent rivaliser avec ceux de la Limagne ou de la Camargue. Les baux dans les polders sont très avantageux pour les fermiers, aussi presque toutes les terres sont-elles exploitées d’après ce système. Jusqu’à ce jour les bâtiments sont peu nombreux dans les polders, aussi les baux faits pour douze ans au prix de 150 à 220 francs l’hectare n’obligent-ils pas les fermiers à fumer leurs terres. Le bétail, à cause de la pénurie de bâtiments, se borne à quelques moutons, quelques vaches laitières et le nombre de chevaux nécessaire pour les travaux agricoles. Le fermier vend tout ce qu’il peut à la récolte et ne rapporte pour ainsi dire rien à la terre, qui se trouve cependant fumée par la rotation même comme je vais le dire. Depuis quelques années, la Compagnie, voulant remédier à cet état de choses, s’est mis à construire des fermes sur les polders qu’elle conquiert à nouveau, et elle a même bâti dans les polders les plus étendus, les villages des Grévettes et du Pas-aux-Bœufs, pour y attirer des Roscovites qui viennent implanter dans la baie la culture maraîchère si prospère à Roscoff (Finistère). Rien n’est plus intéressant que les jardins de ces familles de travailleurs sobres et rustiques, qui passent toutes leurs journées à sarcler, biner, butter, sous un soleil ardent et courbés sur leurs genoux. Les légumes les plus variés sont cultivés côte il côte et pas un pouce de terrain n’est perdu. Quand une récolte est prête il ramasser sur le même terrain, une autre l’a déjà remplacée.

Le climat et le terrain ne permettent point de faire des primeurs comme à Roscoff, où se fait sentir le Gulf-stream ; mais les roscovites sont dans des conditions bien plus avantageuses dans les polders, où la terre est beaucoup moins chère qu’à Roscoff.

Le grand ennemi de la culture dans les grèves comme dans toutes les alluvions marines, c’est le sel. Dans les polders où il pleut beaucoup, un fort labour à l’entrée de l’hiver, sans hersage ni roulage, combiné avec les rigoles et canaux d’asséchement, suffit ordinairement à dessaler la couche arable. Une autre culture des grèves excessivement intéressante et curieuse, c’est celle des porte-graines (Betteraves, Radis, Rutabagas, Choux, Colza et des fleurs telles que Phlox) destinés à l’exportation principalement à destination de l’Amérique. Chez M. Touzard, fermier aux Quatre-Salines, j’ai vu ainsi un champ de Phlox de plusieurs hectares entre un vaste champ de Radis et des Asperges.

Parmi les Légumineuses, le Trèfle donne trois coupes, on enterre généralement la troisième pour fumer le sol. Il revient très bien à la même place tous les trois ou quatre ans. La Luzerne donne deux coupes et un regain en septembre, elle ne dure pas plus de quatre à cinq ans. Après ce temps, ces deux plantes sont détruites par la Cuscute. On cultive encore avantageusement pour les chevaux le pois gris, puis les choux-fourrages, la Betterave jaune ovoïde des barres, les Carottes à collet vert, les Navets.

L’assolement suivi dans les grèves est triennal comme en Beauce :

  • Première année. Blé sur un seul labour avec Trèfle au printemps.
  • Deuxième année. Avoine avec Trèfle au printemps.
  • Troisième année. Trèfle, Vesces, Betteraves, Choux.
  • Luzerne hors rotation. Autrefois le Colza venait en troisième année après Trèfle.

Pendant mon séjour dans les polders, on agitait beaucoup la question de créer une distillerie de Betteraves, ce qui ferait changer l’assolement triennal en assolement quadriennal.

J’ai dit que les fermiers des polders fumaient peu ou point. La Compagnie exploite cependant directement certaines terres qu’elle ne peut louer, et elle fume ces terres dans des conditions avantageuses en se procurant les fumiers du quartier de cavalerie de Dinan à raison de 0,035 fr. par cheval et par jour et en achetant dans le pays des fumiers d’étable à raison de 3,50 fr. à 6 francs le mètre cube pris chez le vendeur.

Les instruments agricoles dont on se sert dans les polders sont les machines les plus perfectionnées, et à ce point de vue encore les polders n’ont rien à envier même aux contrées les plus riches de notre France. L’emploi des machines perfectionnées s’est du reste imposé avec l’extension que prend tous les jours la culture dans les polders et la pénurie de bras. La main-d’œuvre est pourtant bien payée dans les polders et beaucoup de familles ont été attirées à la côte bretonne, autrefois si malheureuse à cet endroit, par l’appât du gain ; mais les bras sont loin d’être assez nombreux pour subvenir aux nécessités du service des travaux et de l’agriculture, qui, avec ses cultures d’Asperges et de porte-graines, a besoin à certains moments d’un nombre presque illimité de bras, de femmes surtout. Les travaux et l’agriculture se disputent leurs ouvriers, d’où il résulte une hausse progressive des salaires sans que la situation en soit améliorée. On oblige les fermiers dans leur bail à de véritables prestations : il doivent le transport gratuit de 1,50m³ de pierres en tombereaux ou de 6 mètres cubes en wagon par hectare et par an à une distance de 5 à 8 kilomètres pour l’entretien des digues et chemins ou pour la construction de bâtiments d’exploitation. Les fermiers doivent en outre payer 5 % d’intérêts sur le capital employé à la construction de leurs nouveaux bâtiments d’exploitation.

Pour terminer notre excursion dans les polders de la baie du Mont Saint-Michel, après avoir vu en quoi consistent ces polders, leur mode d’établissement et les cultures qu’on y fait, il reste à dire un mot du bétail qu’on y trouve. Je l’ai déjà dit : le bétail est peu important, à part les moutons. On a songé dans ces dernières années à faire l’éducation de jeunes bêtes des espèces chevaline et bovine. Les polders ne produisent pas d’herbages naturels comme en Normandie et en Beauce, on ne peut donc songer à y faire de l’élevage. On achète de jeunes animaux de dix-huit à vingt mois, on les fait travailler deux à trois ans, après lesquels on vend les meilleurs, qui sont bien réussis et peuvent donner un gros bénéfice ; on garde les autres pour les transports du service des travaux, travail très dur auquel ils s’usent rapidement. Cette manière de faire est très logique, le Cheval ou le Bœuf de dix-huit mois sont en croissance, ils peuvent, tout en travaillant, prendre du poids et de la taille, et acquérir un prix bien supérieur au prix d’achat, et ils sont aidés pour cela dans les polders par une alimentation très forte, avec des fourrages de Légumineuses très abondants et très nourrissants.

Il va encore bien des choses intéressantes à voir dans les polders du Mont Saint-Michel, tels sont : les bâtiments en bois (fig. 1), qui sont de véritables fermes que l’on monte et démonte à volonté pour les transporter d’un ancien polder dans un polder nouveau ; tel est encore le système employé pour recueillir les eaux pluviales, qui sont les seules eaux non saumâtres que l’on puisse se procurer dans les grèves pour désaltérer les animaux et faire la cuisine. Mais cela nous mènerait trop loin ; nous espérons en avoir assez dit pour engager le lecteur à aller quelque jour visiter ce petit coin merveilleux de nos côtes de Bretagne que l’on appelle la baie du Mont Saint-Michel.

G. Hervé de Beaulieu Ingénieur agronome.