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Duchenne (de Boulogne)

Charles Letort, La Nature N°136 - 8 Janvier 1876

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 30 octobre 2010


Le Dr Duchenne (de Boulogne), que la mort a enlevé à ses études, le 17 septembre 1875, était un des travailleurs les plus originaux qui aient marqué leur place dans les sciences médicales et en particulier, dans la science française.

Né le 18 septembre 1806, à Boulogne-sur-Mer, Guillaume-Benjamin-Amant Duchenne était venu 1l Paris faire ses études de médecine, et, en 1831, pourvu du titre de docteur, il rentrait dans sa ville natale, où il exerça jusqu’en 1842, tout en poursuivant des expériences de physiologie et de physique médicale. Déjà, vers 1833, il avait essayé le traitement de certaines maladies par l’électro-puncture, que les recherches du professeur Jules Cloquet avaient mises en honneur vers 1825, et l’on peut dire que dès cette époque avait germé dans son esprit l’idée de ses travaux futurs.

Dès 1847, Duchenne (de Boulogne), établi à Paris depuis quatre ou cinq ans, présentait à l’Académie des sciences un premier mémoire qui fut l’objet d’une attention marquée. C’est à lui que revient l’honneur d’avoir méthodiquement appliqué l’électricité aux recherches physiologiques et à la pathologie ; ses travaux sur le système musculaire, sur l’action isolée et synergique des muscles, constituent peut-être la partie la plus originale de son œuvre. Ses études sur les muscles de la face, sur le mécanisme de la physionomie humaine, ont excité, même en dehors du monde médical une vive curiosité. Il a expliqué, dans un ouvrage fort curieux publié en 1862 [1] l’origine de ses recherches électro-physiologiques sur la physionomie en mouvement. Nous citerons seulement les quelques lignes suivantes, qui indiquent la portée de ces ingénieuses expériences :

« Tout mouvement volontaire ou instinctif, dit-il, résulte de la contraction simultanée d’un plus ou moins grand nombre de muscles. ta nature n’a pas donné à l’homme le pouvoir de localiser l’action du fluide nerveux dans tel ou tel muscle, de manière à en provoquer la contraction isolée. Ce pouvoir, qui eût été sans utilité pour l’exercice de ses fonctions, l’aurait exposé à des accidents ou à des déformations. S’il était possible de maîtriser le courant électrique, cet agent qui a tant d’analogie avec le fluide nerveux, et d’en limiter l’action dans chacun des organes, on mettrait à coup sûr en lumière certaines de leurs propriétés locales. Alors, pour la face en particulier, avec quelle facilité on déterminerait l’action propre de ses muscles ! Armé de rhéophores on pourrait, comme la nature elle-même, peindre sur le visage de l’homme les lignes expressives des émotions de l’âme. Quelle source d’observations nouvelles ! »

Il est curieux de suivre, comme nous l’avons fait et comme nous engageons nos lecteurs à le faire, sur les belles planches photographiques qui représentent les expériences de Duchenne, les expressions multiples et variées que l’électricité, appliquée arec une rare habileté, peut donner à la physionomie de l’homme. Toute la gamme des émotions, depuis les plus douces et les plus tendres, jusqu’aux plus violentes et aux plus brutales, excitées par l’appareil électrique à la volonté de l’expérimentateur, apparaissent dans leur vérité de ton, avec une justesse que les meilleurs peintres, que les sculpteurs les plus merveilleux interprètes de la nature vivante, n’ont pas toujours atteinte.

Le Dr Duchenne dit quelque part, dans ce livre d’une lecture si attachante et si fertile en résultats souvent étranges, que l’art peut tirer de précieux secours de cette application nouvelle de l’électricité, susceptible de donner aux modèles d’atelier la vraie physionomie que voudrait reproduire le peintre ou le statuaire. Plein de cette idée originale, il a fait avec une remarquable sagacité une étude critique de quelques antiques célèbres au point de vue, précisément, de l’expression juste des émotions par la face humaine. C’est ainsi qu’il blâmait dans la Niobé la tranquillité peu naturelle des traits du visage, contrastant avec le mouvement extraordinaire que Praxitèle a su donner à son geste et à son attitude.

Ce genre de recherches et d’études présentait vraiment pour les artistes non moins que pour la physiologie expérimentale, un intérêt réel, et la Nature, à propos d’un livre de Darwin sur l’expression des émotions chez l’homme et chez les animaux, a eu déjà l’occasion de signaler à ses lecteurs quelques résultats curieux de ces expériences [2].

Mais le but que se proposait surtout le docteur Duchenne était d’utiliser, pour le traitement des maladies, soit musculaires, soit nerveuses, l’action de ce merveilleux agent, l’électricité. Sa part de travaux et de découvertes, en pathologie, est vraiment importante. Ses recherches sur les paralysies, sur les difformités congénitales ou acquises, ont modifié sur beaucoup de points toutes les idées admises avant lui. Son nom s’attache surtout à deux maladies : l’atrophie musculaire progressive, et ce qu’on appelle aujourd’hui encore l’ataxie locomotrice, cc que Trousseau proposait de désigner sous le nom de Maladie de Duchenne. On peut rappeler aussi ses études sur la paralysie glosso-labio-laryngée, sur l’anatomie microscopique du système nerveux, sur la reproduction photographique des préparations microscopiques.

La plupart des travaux de Duchenne sont consignés dans des mémoires très soigneusement rédigés et qu’on retrouve dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, dans les Bulletins de l’Académie de médecine, et dans quelques autres recueils.

Plus tard, ces différents travaux furent réunis en plusieurs ouvrages, dont les principaux sont : De l’électricité localisée et de son application à la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique, qui a eu trois éditions, et se trouve complété par un Album de photographies pathologiques ; Mécanisme de la physiologie humaine, ou Analyse électro-physiologique de l’expression des passions, applicable à la pratique des arts plastiques ; il y eut, de cet ouvrage, une grande édition in-8° accompagnée d’un Album de 84 photographies et de 9 tableaux, contenant 144 figures photographiques, ainsi qu’une petite édition in-8° et une autre édition de luxe tirée à cent exemplaires seulement, avec un choix de figures représentant l’ensemble des expériences électro-physiologiques. Citons encore l’Orthopédie physiologique, ou déductions pratiques de recherches électro-physiologiques et pathologiques sur les mouvements de la main et du pied (1857, in-8°) ; Recherches électro-physiologiques et pathologiques sur les muscles de l’épaule (1854, in-8°) ; Recherches électro-physiologiques et pathologiques sur les muscles qui meuvent le pied (1856, in-8°), etc.

A ces ouvrages importants il faudrait joindre une foule de mémoires, de notes, d’observations où l’on trouve consignés des faits nouveaux, des recherches originales, des applications ingénieuses, des procédés d’investigation qu’avait imaginés Duchenne.

Ces travaux, tous remarquables par leur originalité et fertiles en conséquences pratiques, tous remarqués dans le monde médical, justifient le succès qui avait accueilli le docteur Duchenne parmi ses confrères. Dans les dernières années de sa vie, il consacrait deux jours par semaine aux consultations pour les pauvres, et son assistant allait même faire gratuitement chez eux les opérations que requérait leur état ; ce sont là de ces souvenirs qu’on aime à rappeler en parlant d’Une vie aussi laborieuse et aussi bien remplie.

Jusqu’à ses derniers jours, en effet, le docteur Duchenne a travaillé, cherché, perfectionné. La clinique au lit du malade était son terrain de prédilection. Ceux qui ont pu assister à ses leçons se rappellent avec quelle difficulté il arrivait à exposer clairement ses idées ; ses explications diffuses contrastaient singulièrement avec la sûreté de ses investigations, la netteté de ses conclusions, qu’il aimait à résumer dans des formules faciles à retenir. Mais c’était dans l’examen du malade qu’il reprenait toute sa supériorité ; nul ne savait mieux analyser un fait clinique. Sa patience était extrême ; rien n’était négligé, et l’on pourrait citer de nombreux sujets qui ont été suivis par lui pendant plusieurs années , qui ont été suivis et en même temps aidés, secourus, encouragés avec une bienveillance qui ne se démentait jamais.

Cependant la critique ne l’avait pas épargné. On a souvent contesté à Duchenne la priorité de ses découvertes : c’est surtout à propos de l’ataxie locomotive que les réclamations ont surgi de toutes parts. Mais le temps et la discussion ont fait justice de ces attaques, en ce qu’elles pouvaient avoir de blessant pour le caractère de celui qui en était l’objet. Duchenne (de Boulogne) était ce qu’on pourrait appeler un homme de laboratoire, ce n’était pas ce qu’on nomme un érudit. A l’époque où parurent les résultats de ses premières recherches, il travaillait beaucoup, il expérimentait sans cesse, mais il lisait peu, et nul ne fut plus étonné, plus sincèrement étonné que lui-même quand on lui démontra que certains faits qu’il croyait, ainsi que bien d’autres, absolument nouveaux, avaient été signalés avant lui, sinon en France, du moins chez nos voisins.

Mais ces observations ne peuvent diminuer l’importance de ses études ; le mérite de l’invention n’en subsistait pas moins, et s’il n’avait pas été toujours le premier à découvrir tel ou tel phénomène, il savait du moins, par les soins qu’il apportait à l’étude de ces faits, tout nouveaux souvent pour le public français, par les ingénieuses méthodes d’analyse qu’il leur appliquait, les mettre dans un jour et leur donner un relief qu’ils n’avaient pas avant lui. Voilà ce qu’on ne pourra refuser à Duchenne, voilà en quoi survivra, malgré tout, l’originalité de son talent. Joignez à cela qu’il avait toujours il sa disposition quelque procédé inattendu de démonstration destiné à frapper l’attention et à fixer les faits dans la mémoire. Tout le monde se son vient de l’étonnement provoqué dans les cliniques par cette expérience du docteur Duchenne tirant de leur lit des gens regardés comme absolument paraplégiques ou paralysés des membres inférieurs, qu’il chargeait sans les faire fléchir du poids d’un homme de taille ordinaire.

Diverses récompenses, du reste, étaient venues consacrer les efforts du docteur Duchenne (de Boulogne). En juillet 1852, la Société de médecine de Gand lui décernait un prix qui lui fit grand honneur, à l’occasion d’un concours sur cette question : Déterminer par des faits l’utilité de l’électricité dans le traitement des maladies. En mai 1858, il fut compris parmi les cinq candidats auxquels le gouvernement français, en prorogeant de cinq ans le concours ouvert pour le prix de 50,000 francs à décerner à l’inventeur de la plus utile application de la pile de Volta, accorda une médaille d’encouragement pour leurs travaux. C’est en cette même année qu’il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur. Les Académies, Universités et Sociétés de médecine de Paris, Dresde, Florence, Gand, Genève, Kiew, Leipzig, Madrid, Moscou, Naples, Rome, Saint-Pétersbourg, Stockholm , Vienne, Wurzbourg, etc., etc., avaient tenu à s’attacher Duchenne en le nommant parmi leurs membres titulaires ou correspondants ; sa réputation, lentement et laborieusement acquise, croissait chaque jour, et sa supériorité ne rencontrait plus que de rares incrédules. Son nom restera particulièrement attaché à l’étude physiologique et pathologique du système musculaire, dont il avait fait son œuvre de prédilection ; mais il demeurera aussi un de ceux qui honorent le plus, dans une branche spéciale des connaissances médicales, la science française tout entière.

Charles Letort


[1Le mécanisme de la physionomie humaine. - Paris, Librairie veuve J. Renouard (Loones, successeur), 1862, in-8°

[2Voy. deuxième année, 1874, second semestre, p. 70.